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Takako Saito, l’art du jeu

Takako Saito, l’art du jeu

17 mars 2019 | PAR Laetitia Larralde

Par son exposition ludique, délicate et subtilement didactique, le CAPC de Bordeaux nous entraîne à la découverte d’une artiste qui ne demande qu’à jouer avec nous.

L’exposition monographique de Takako Saito, conçue par le CAPC – musée d’art contemporain de Bordeaux et le Museum für Gegenwartskunst de Siegen en Allemagne, est à la fois une découverte et une révélation. Pour cette première rétrospective de l’artiste dans un musée français, plus de quatre cents œuvres sont réunies. C’est à la fois peu pour présenter soixante ans de carrière, mais constitue également un bouillonnement créatif qui se niche dans les moindres recoins du musée.

Sans aucune formation artistique académique, Takako Saito quitte le Japon pour les Etats-Unis dans les années 60 et intègre Fluxus aux côtés de George Maciunas. Elle continue son chemin et passe par la France, l’Angleterre, l’Italie et enfin l’Allemagne, où elle installe son atelier à la fin des années 70 à Düsseldorf. Ce parcours international donne à son travail une universalité qui s’affranchit des nationalités et des spécificités culturelles.
Takako Saito est une artiste discrète mais une artiste complètement engagée dans la création. Celle qui fêtera ses quatre-vingt-dix ans cette année fait preuve d’une vitalité incroyable. Pour le vernissage de l’exposition, elle entraîne le public dans une performance à base d’objets roulants se percutant et déclenchant des interjections du public. Deux autres performances sont prévues, et peut-être la verrons-nous s’envoler dans la nef.

La forme est variée, mais le propos est cohérent. Takako Saito travaille par cycles ou séries, et on retrouve régulièrement des éléments tels que les cubes blancs, ou les échelles. Avec le jeu pour thème récurrent, elle dessine, peint, sculpte, coud, performe, sonorise… Si elle ne privilégie aucun médium, ce n’est pas pour autant qu’elle ne maîtrise pas ce qu’elle fait. Chaque objet démontre la précision et la délicatesse qui caractérisent son savoir-faire artisanal.
Un des jeux les plus présents dans le travail de Takako Saito est celui des échecs. Joué dans le monde entier, alliant amusement et sérieux, les échecs reflètent l’ambivalence de l’œuvre de l’artiste. Elle remet en cause les règles de base, tantôt alignant les soixante-quatre cases sur une ligne, tantôt remplaçant les pièces par des cubes ne se différenciant que par leur poids. Sous des aspects légers et ludiques, les œuvres s’adressent à la fois à nos sens et à notre intellect, et remettent en cause notre rapport au monde. On est subtilement emmenés dans des expériences alliant futilité et utilité, jeu et réflexion.

L’œuvre de Takako Saito est globalement tournée vers la création d’un lien avec le spectateur par sa participation à la création de l’œuvre. On pense notamment à ses vêtements faits main qui portent les instructions du jeu sur eux. Ici on relie les points entre eux, là on tire au sort un papier qui deviendra le son à jouer dans un opéra cacophonique, ou on laisse un objet nous appartenant dans l’une des poches de la veste. Chacun est invité à signer son intervention, revendiquant ainsi son acte créatif venant se superposer à celui de l’artiste. Cette appropriation ludique de l’œuvre est fréquente et passe par son activation, en jouant avec, ou en poursuivant mentalement l’histoire qu’il initie.

Takako Saito travaille beaucoup sur le livre et a investi une des pièces du musée avec sa bibliothèque inhabituelle. Partant de l’idée que l’objet-livre est une couverture et un contenu, la plupart du temps en papier, matériau issu du bois, elle expérimente, déstructure et réassemble dans un questionnement tant de l’objet que de ce qu’il représente, ou de son contenu. Certains livres sont des sections de branches creusées de trous fermés par des bouchons en liège et contenant des cubes recouverts de quelques mots, d’autres prennent la forme de boites en bois contenant des petits dioramas, et même quand la forme est plus classique, c’est le contenu qui s’échappe des sentiers battus. Sans jamais réellement proposer d’histoire à dérouler, ces livres contiennent des univers miniatures.

En sortant de l’exposition, après avoir découvert les expérimentations de Takako Saito et joué à être un artiste, on sent ses doigts et son cerveau fourmiller d’un élan créatif libéré de toute contrainte de réussite, de résultat ou de jugement. L’art est un jeu à la portée de tous.

Takako Saito
CAPC Musée d’art contemporain de Bordeaux
Du 08 mars au 22 septembre 2019

Visuels : vues de l’exposition Takako Saito du CAPC Musée d’art contemporain de Bordeaux, photos L. Larralde

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Laetitia Larralde
Architecte d'intérieur de formation, auteure de bande dessinée (Tambour battant, le Cri du Magouillat...)et fan absolue du Japon. Certains disent qu'un jour, je resterai là-bas... J'écris sur la bande dessinée, les expositions, et tout ce qui a trait au Japon. www.instagram.com/laetitiaillustration/

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