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Soleil cou coupé : exposition en couleurs pour la Fondation Henri-Cartier Bresson

Soleil cou coupé : exposition en couleurs pour la Fondation Henri-Cartier Bresson

10 septembre 2020 | PAR Bénédicte Gattère

À l’occasion de sa réouverture, la Fondation Henri-Cartier Bresson accueille Gregory Halpern, photographe américain de l’agence Magnum, pour l’exposition Soleil cou coupé. Hommage à l’histoire des Antilles et à ses habitants, elle a le mérite, et non des moindres, de faire écho à l’actualité de ces derniers mois et au mouvement « Black Lives Matter ».

Gregory Halpern, Let the Sun Beheaded Be, 2019

Des instantanés loin des clichés

L’exposition emprunte son titre à Soleil cou coupé, le recueil de poèmes d’Aimé Césaire paru en 1948, lui-même référence au surréalisme d’Apollinaire. Avec une entrée en matière aussi tranchante, le visiteur n’est pas surpris que les couleurs vives soient au rendez-vous. En effet, ce récent travail de l’américain Gregory Halpern, lauréat 2019 du programme Immersion de la Fondation d’entreprise Hermès est une belle démonstration de la force de la photographie en couleurs et de ses potentialités. Choisissant de réaliser sa résidence en France dans le département de la Guadeloupe, l’artiste a néanmoins tenu à « éviter la vision de carte postale ». Il a voulu à tout prix s’en garder, surtout que la Guadeloupe est « vue essentiellement comme une destination touristique par les Américains », nous rappelle-t-il. Fort de la lecture du poète martiniquais Césaire et de ses recherches sur l’histoire de l’île, Gregory Halpern va partir pour trois mois à la rencontre de ses habitants. Grandement aidé – de son propre aveu – par sa traductrice maîtrisant le français mais aussi le créole, il ose aller leur demander un portrait, lui qui est « plutôt timide », mais « alors, je prenais sur moi quand je sentais qu’il fallait vraiment que j’y aille, que je ne pouvais pas rater ça », raconte-t-il.

Un outsider conscient de sa position

Sa démarche est motivée alors par une grande conscience de sa position en tant qu’ « homme blanc, Américain », – « un véritable outsider« , ajoute-t-il. Ainsi il réinterroge également sa position de photographe en tant que telle et demande volontiers aux personnes rencontrées de participer à la mise en scène. Souvent, ce sont ses modèles qui ont choisi l’attitude, le cadre. C’est le cas par exemple de cette femme qui souhaite qu’il la prenne nue, de dos, appuyée, sur une béquille. Du fait de cette discrétion que l’on sent à la fois naturelle et forcée par le respect dû à l’histoire des Guadeloupéens, les clichés de Gregory Halpern ne sont jamais voyeurs ou tape-à-l’oeil. Pourtant ses images sont particulièrement puissantes. On sent le photographe, qui ayant une bourse seulement de trois mois, s’efforce à travailler efficacement, tout en prenant le temps de la pose ou de la bonne lumière pour un paysage ou un lieu chargé d’histoire. S’il admet malgré tout avoir « laissé de la place à l’inattendu », Gregory Halpern a été guidé par un instinct sûr du détail qui fait sens, du gros plan qui raconte au-delà du cadre.

Un traitement sans fard des questions coloniales : de la couleur pour un monde en noir et blanc

Il n’hésite pas à faire référence à l’esclavagisme et au colonialisme, que ce soit au détour d’un jeu de cartes (valet blanc/valet noir), de poupées mises en scène (main blanche toute-puissante d’une marionnette/tête blanche coupée), d’un homme à la « peau noire » arborant un « masque blanc », rappelant celui du personnage de Vendetta. La frontalité des couleurs très vives prend le relais du message, plus subtil. C’est bien de l’histoire coloniale pourtant dont Gregory Halpern parle : ce jeune homme qui a tatoué sur son dos la déclaration de 1848, cette ancienne prison d’esclaves dont les murs ont été brisés par un figuier étrangleur, ces rapports de séduction entre homme blanc et jeune fille guadeloupéenne qui interrogent, ces images du carnaval où l’on exorcise littéralement l’esclavage en frappant la terre d’un fouet… Le photographe le fait sans détour, avec lucidité, – cette « blessure la plus rapprochée du soleil » pour paraphraser René Char et en revenir aux poètes – mais aussi avec une humanité qui rend au présent sa nécessaire légèreté. Car ici, malgré une histoire d’oppression, de domination et malgré la pauvreté, souvent présente, on vit. Et ce qu’on y voit est éclatant. C’est là tout l’art du photographe de le relater : la modestie et le sérieux de Gregory Halpern dans cette tâche l’honore. Est-il besoin d’ajouter qu’esthétiquement, chaque image est une réussite. En tant que Parisiens, nous pouvons nous sentir chanceux de découvrir ce travail avant sa présentation en 2022 au San Francisco Museum of Modern Art (SFMOMA). 

À noter que l’exposition est assortie d’un bel ouvrage relié, édité pour l’occasion par Aperture.

 
 
Visuels : Let the Sun Beheaded Be, 2019
© Gregory Halpern / Magnum Photos
 
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Bénédicte Gattère
Étudiante en histoire de l'art et en études de genre, j'ai pu rencontrer l'équipe de Toute la culture à la faveur d'un stage. L'esprit d'ouverture et la transdisciplinarité revendiquée de la ligne éditoriale ont fait que depuis, j'ai continué à écrire avec joie et enthousiasme dans les domaines variés de la danse, de la performance, du théâtre (des arts vivants en général) et des arts visuels (expositions ...) aussi bien que dans celui de la musique classique (musique baroque en particulier), bref tout ce qui me passionne !

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