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« Seeing zen », exposition d’art zen à la Villa Empain

« Seeing zen », exposition d’art zen à la Villa Empain

12 décembre 2016 | PAR La Rédaction

Siutée à Bruxelles, près du bois de la Cambre, la Villa  Empain est un joyau d’architecture art déco, conçue au début des années trente par l’architecte Michel Polak pour le baron Louis Empain. Depuis 2006, la fondation Boghossian en est la propriétaire et est à l’origine de sa restauration. Sa perspective ? Le dialogue entre les cultures d’Orient et d’Occident, des plus centrales aux plus éloignées. A cet effet, et dans le cadre de l’anniversaire des 150 ans de relations diplomatiques entre le Japon et la Belgique, « Seing Zen » une exposition d’art Zen, ou « Zenga », y a élu demeure. Une soixantaine d’œuvres triées et sélectionnées au peigne fin par le curateur Asad Raza, à partir de la colossale collection Kaeru-An de Felix Hess (la plus grande en-dehors du Japon et de la Chine) et en partenariat avec le spécialiste en la matière John Stevens, y est exposée depuis début novembre.

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On ferait presque un oxymore en parlant d’art Zen. En effet, dans la tradition Zen, le « peintre » n’est bien souvent rien d’autre qu’un moine cherchant à éduquer ses étudiants, voire à les édifier afin de les mener vers l’illumination. Nulle prétention romantique à la solitude géniale de l’artiste : celui qui dessine s’inscrit volontairement dans un héritage séculaire, dans des traditions et des principes qui l’englobent. Cet art n’est pas en effet un art au sens occidental moderne, c’est-à-dire une catégorie à part entière, avec sa logique propre, séparée des autres domaines de l’Homme. Pour paraphraser Marcel Mauss, le Zen est un « fait social total » qui embrasse toute l’existence, et dont le Zenga n’est qu’une des multiples composantes. Celui qui regarde une œuvre doit la regarder activement, en tirer une leçon et non l’admirer passivement. A l’inverse d’un art de musée, il s’agit donc d’un art performatif.
Ainsi, les artistes n’en sont pas, l’art n’en est pas un, et cependant s’y déploie une esthétique propre au genre, où se mêlent, voire parfois se confondent abstraction et figuration. Il a souvent été dit du Japon qu’il avait été postmoderne avant l’heure : on serait tenté de donner crédit à ce poncif en observant cet art qui arrive à conjuguer ce que la modernité occidentale a parfois transformé en antagonismes. Infiniment petit et infiniment grand : ainsi de l’estampe des grenouilles dont la légende dit : « Engloutir d’un trait l’ensemble des buddhas issus des trois mondes ; Telle est la meilleure manière de sauver les êtres sensibles ». Corps et esprit : ainsi d’une courtisane peinte par Sengai Gibon (1750-1837) dont l’illumination sexuelle lui permet de devenir une Déesse de la Compassion (la légende mérite d’être citée pour sa puissance poétique : « Un visage de la beauté d’une fleur de prunier ; Un cœur plein de nuages de pluie [la passion sexuelle]. Pas un fantôme, ni un esprit, Salut à toi Grande et Compatissante Kanzeon ! »). Figuration et abstraction, art populaire et art noble, éthique et esthétique, etc.
Le Zen embrasse toute la vie humaine, et aucun sujet ne peut donc y échapper, du Mont Fuji dans toute sa splendeur, à des paysans chiant dans leur champ, des méditations de Kannon aux pets rabelaisien d’un moine rigolard, en passant par les divers symboles typiquement Zen comme l’ensou, ce cercle tracé à main levé à l’aide d’un ou deux traits maximum, fermé ou ouvert selon les cas, et symbolisant tant la perfection que la vacuité. La dextérité de l’artiste peut se juger au trait en apparence simple de ce rond tracé à l’aide d’une plume, et il n’est pas étonnant de découvrir dans la collection certains moines-artistes ayant été précédemment samouraï pour un quelconque seigneur : la vivacité du trait, son caractère incisif et acéré, n’est pas sans rappeler les coups brefs et mortels du katana. Au Japon, on écrit et on peint comme on frappe – et à l’instar de nos chevaliers poètes, les Japonais avaient aussi leurs sabreurs tout terrain : tel est le cas de Miyamoto Musashi, tour à tour calligraphe, peintre, philosophe et combattant émérite, mais aussi d’Ishikawa Jouzan (1583-1672), exposé ici, qui fut samouraï, savant et homme de lettre.
A tout cela se mêle un certain humour, étonnant dans ce contexte a priori formel. L’humour est pourtant central dans l’apprentissage du Zen. Sengai Gibon légende une de ses peintures « Ouvrir les sutras sans en comprendre un mot ; Utiliser un balai sans balayer la poussière » (satire des moines qui lisaient les sutras sans en comprendre le sens), tandis qu’un moine coupe en deux un chaton dans une autre (avant de couper, d’après la légende, les têtes de deux autres personnes, puis la sienne).

Il s’agit d’une exposition de taille modeste mais dont l’envergure se juge plutôt à la puissance des œuvres exposées. En définitive, l’art Zen se veut actif. Pour cette raison, la Villa Empain organise tous les lundis (jusqu’au 19 décembre) des séances de méditation ainsi que d’autres activités comme la préparation traditionnelle du thé.

visuel : ‘Fuji & Zen-koppel’ (detail).

Texte : Galaad Wilgos

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Yaël Hirsch
Co-responsable de la rédaction, Yaël est journaliste (carte de presse n° 116976), docteure en sciences-politiques, chargée de cours à Sciences-Po Paris dont elle est diplômée et titulaire d’un DEA en littérature comparée à la Sorbonne. Elle écrit dans toutes les rubriques, avec un fort accent sur les livres et les expositions. Contact : [email protected]

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