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Rita Alaoui, un art protéiforme au service du sensible

Rita Alaoui, un art protéiforme au service du sensible

22 juin 2019 | PAR Bénédicte Gattère

Toute la culture a eu la chance de rencontrer l’artiste Rita Alaoui qui expose en ce moment à Paris à la Galerie Boa. Nous avons pu nous entretenir avec l’artiste de l’importance du processus de recherche et de l’écriture dans son travail, de ses projets à venir, et d’objets qui parlent…

 

Vue de l’exposition

Manifeste d’un fossile, commissionnée par Daniela Clementina de Lauri, regroupe une série de collages, de livres d’artiste, de dessins et de peintures qui témoignent d’une démarche de chercheuse. D’une grande toile marouflée peinte au brou de noix à un tout petit livre-objet au langage énigmatique, cette exposition invite le visiteur à une aventure hors du temps. Il y a ici « une unité dans ce travail fini » comme le souligne l’artiste Rita Alaoui qui touche à l’origine de la vie. D’un diptyque reprenant l’idée du rêve ou du voyage à une toile de peinture plus sombre, nous plongeons dans les mystères qui sous-tendent nos existences terrestres. De quoi sont-elles faites si ce ne sont de nos peurs, de nos désirs, de nos fantasmes, de nos projections, de nos liens tissés, aussi bien avec les personnes qui nous entourent qu’avec les objets ? L’artiste prend toutefois le parti d’un langage plastique d’une grande pureté pour rendre visible ces intrications complexes.

Une diversité de médiums

Pour Manifeste d’un fossile, l’artiste nous explique qu’elle a fait tout un travail de recherche en amont : c’est sa manière habituelle de procéder. En visitant son atelier, nous avons pu en effet voir, face à un dessin très grand format de silex paléolithique et non loin d’une pile de cartes postales anciennes l’un de ses « murs de recherche vierge ». « C’est toujours comme ça que je commence mon travail, et ensuite, ça va s’éclater de différentes sortes, en collages, en peintures… », elle ajoute : « ma signature, je pense que c’est justement cette idée de recherche derrière l’œuvre, que j’aime bien faire partager avec le public. » En effet, la pluralité des médiums choisis pour sa première exposition personnelle à Paris, au lieu de perdre le regardeur, témoigne au contraire d’une véritable cohérence. À la Galerie Boa, avec la découverte de ce qui ressemble à un fil de soie d’araignée, d’un trait au bord d’un livre objet, d’une trace de peinture ou d’un caillou posé là, sur un panneau de bois, se dessine à la fois la force et la fragilité de notre monde en constante métamorphose, mais toujours résilient.

Depuis plusieurs années déjà, Rita Alaoui a fait du texte un élément central de son travail. Ainsi, les titres qui accompagnent ses créations expriment la poésie des formes en leur essence. « C’est important » selon elle, et dans les collages encore plus, « parce que sinon, ce n’est pas pareil… » « Ça emmène ailleurs, le titre fait un peu voyager », ajoute-t-elle. En effet, comment ne pas se laisser porter à la rêverie avec un aussi joli titre que Nuit de Sumatra ? « Et puis après je me suis dit mais, tiens, pourquoi est-ce que je n’irai pas plus loin que les titres ? » commente l’artiste.
Elle nous explique ainsi son nouveau projet d’écriture de nouvelles « très surréalistes »… « où, en fait, je fais parler mes objets » précise-t-elle, amusée. Elle ajoute : « parce que mes objets je les idéalise un peu trop finalement et je leur donne une place très humaine alors qu’ils sont plutôt figés. C’est un peu ça qui m’intéresse, c’est faire parler un fossile qui est là depuis des milliers d’années, qui ne peut plus parler, et qui a beaucoup à nous dire ». Dans l’exposition actuelle, le visiteur peut sentir justement cette dimension un peu surnaturelle, animiste, – voire magique –, dans les objets présentés.

Et parmi eux, nous retrouvons ses livres d’artiste, que Rita Alaoui définit comme de véritables « peintures-objets ». Rassemblés à la Galerie Boa, l’artiste justifie ainsi leur présence : « en fait, je suis très bavarde, j’ai beaucoup de choses à dire et les livres viennent souvent accompagner une exposition. » C’est aussi par le livre d’artiste que Rita Alaoui s’est faite connaître en France et un peu partout dans le monde. À chaque fois, ce sont des éditions uniques. Sauf son livre d’auteur Fragments de vie quotidienne réalisé en trente-six exemplaires, publié par les éditions Al Manar et qui a eu énormément de succès. Acheté par des collectionneurs étrangers, il est entré, entre autres, dans la collection de l’Institut du monde arabe en 2017. « C’est un domaine qui m’a toujours intéressée » nous indique l’artiste, « parce qu’avant de n’être qu’artiste à temps plein, ce qui est un luxe », elle a travaillé pour l’édition. « Donc c’est resté un peu… »

Une démarche de chercheuse

En résidence à la Cité internationale des arts jusqu’à la fin du mois d’octobre avec une bourse de production sur six mois, l’artiste marocaine mène plusieurs projets de front. À la suite d’Objets trouvé, volume I dont une partie est actuellement présentée à la Galerie Boa, elle réalise le deuxième volet de la série, intitulé Objets trouvé, volume II, « une recherche sur les six mois qui porte sur un monde qui [l]’intéresse énormément et qui [la] fascine : l’intelligence de la nature, et plus particulièrement du végétal parmi les hommes ». Elle nous explique son processus de travail pour son nouveau projet : « je vais faire un peu un travail journalistique, je vais mener mon enquête pour savoir ce qui se passe à ce niveau-là et parallèlement, aussi voir ce qui se passe au niveau des conférences dans certains domaines comme l’anthropologie puis finir par faire des croisements, des associations pour pouvoir en faire assez certainement une restitution de résidence ».
Elle nous confie, « je crois que je suis dans une bonne niche à Paris car il y a plein d’initiatives dans le domaine de l’agriculture urbaine et de la migration végétale par exemple ». Elle ajoute : « quand je dis agriculture urbaine, c’est un peu large, c’est plutôt ce qui découle de la question pourquoi est-ce que ça existe aujourd’hui, quels sont les besoins qui sont derrière, pourquoi on a ce mode de défense qui est un peu obligé… » Un sujet qui résonne avec l’actualité, en ces temps de questionnement par rapport à notre environnement. Rita Alaoui en a bien conscience, elle-même animée de ce désir de vivre plus en harmonie avec la Nature. Pour elle, ce projet, pose aussi la question de savoir comment on peut coexister avec elle ; « c’est super important comme question, c’est aussi savoir comment vivre en intelligence avec des modes d’existence non-humains ».

Dans la continuité, nous lui avons posé la question du rapport de son travail à la Nature, prégnant depuis l’installation de 2009, La Forêt enchantée. Pour elle, tout a en effet commencé cette année-là : « tout ce qu’on peut voir de mon travail aujourd’hui, c’est juste une évolution, mais c’est mille fois plus dense que ce que c’était en 2009, j’ai pu rassembler plus de matière ». Aujourd’hui, l’artiste revisite par exemple sa Forêt enchantée, achetée par des collectionneurs dans le Haut Atlas, en remplaçant les arbres découpés dans du papier blanc par de « vrais arbres en bois, en cèdre ». Au fil des ans, l’artiste, sensible aux mutations de notre monde, a su orienter son travail plastique vers une plus grande adéquation entre le matériau et la forme, grâce à une attention toujours plus soutenue envers notre environnement naturel, celui qui a vu naître nos humanités mais qui les a aussi vues se défaire au gré de l’industrialisation.

Parmi ses projets immédiats, l’artiste qui compte désormais vivre et travailler à Paris, entame un travail sur les volumes avec l’utilisation de la céramique. Cette envie d’approcher la sculpture, – « une ancienne envie qui prend forme » –   relève encore une fois de son appétit pour l’expérimentation formelle. Par ailleurs, elle prépare sa participation à la première édition de la Biennale de Rabat qui se tiendra à partir du 24 septembre prochain à la mi-décembre 2019, un projet ambitieux qui comptera plus d’une cinquantaine d’artistes internationaux et qui se donne pour objectif de mettre à l’honneur les femmes artistes.

Informations pratiques :

Galerie Boa
11, rue d’Artois
Paris, 8ème
du 3 mai au 30 juillet 2019

Visuel : ©courtesy Galerie Boa

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Bénédicte Gattère
Étudiante en histoire de l'art et en études de genre, j'ai pu rencontrer l'équipe de Toute la culture à la faveur d'un stage. L'esprit d'ouverture et la transdisciplinarité revendiquée de la ligne éditoriale ont fait que depuis, j'ai continué à écrire avec joie et enthousiasme dans les domaines variés de la danse, de la performance, du théâtre (des arts vivants en général) et des arts visuels (expositions ...) aussi bien que dans celui de la musique classique (musique baroque en particulier), bref tout ce qui me passionne !

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