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« Présenter l’irreprésentable » : hors les murs contemporain du Musée des Beaux arts de Nantes

« Présenter l’irreprésentable » : hors les murs contemporain du Musée des Beaux arts de Nantes

03 décembre 2014 | PAR Nina Farge

Figures majeures de l’avant-garde contemporain, Jean-Jacques Lebel, Alain Fleisher et Danielle Schirman partagent, au-delà de leur talent éprouvé, une belle amitié. Leurs œuvres sont réunies à la Hab galerie du Hangar à bananes de Nantes, dans le cadre du programme hors les murs du Musée des beaux-arts de la ville. L’occasion lors de cette rencontre avec l’art contemporain, de s’interroger sur le présentable, l’irreprésentable; le désir, la violence et la mort.

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Qu’est-ce que l’irreprésentable pour un artiste plasticien? Les limites relèvent-elles principalement du domaine technique, intellectuel, affectif, moral? S’agit-il d’un au-delà insaisissable, sur le modèle de l’ineffable; ou au contraire de ce qui s’impose à nous d’une façon dérangeante, et qu’on oblitère délibérément par déni ou par bienséance?

Les trois artistes exposés cette année dans le cadre du programme hors les murs du Musée des Beaux-Arts de Nantes sont des figures majeures de l’avant-garde des dernières décennies: protéiformes, ils se sont fait un nom dans l’art contemporain, tout en investissant également la photographie, la littérature, ou le cinéma. Ce sont cependant des liens d’amitié qui les unissent avant tout. Loin de la figure de l’artiste individualiste, produit du libéralisme économique et social; Jean-Jacques Lebel, Alain Fleisher et Danielle Schirman s’essayent ainsi à des travaux collectifs dans lesquels les œuvres entrent en résonance à la faveur d’interrogations partagées.

Cette histoire humaine transparaît tout au long de l’exposition: sensible, la complicité confère un « supplément d’âme » à ce projet de longue date. C’est en effet dans les années 60 que Jean-Jacques Lebel a eu l’idée d’une exposition sur le thème de l’irreprésentabilité appliquée à l’univers de Sade, alors que ce thème paradoxal n’avait pas encore le succès qu’on lui connaît dans l’art conceptuel. Il avait alors réuni des artistes autour des Cent vingt journées de Sodome, leur demandant d’en fournir des illustrations. Est-ce le fait de la frénésie sadienne envahissant les musées parisiens – l’écrivain sulfureux étant mis à l’honneur au Musée d’Orsay et au Musée des Lettres et Manuscrits? Sur une proposition d’Alain Fleisher, Jean-Jacques Lebel a décidé de concrétiser cet automne l’idée un peu folle qu’il avait abandonnée depuis plusieurs décennies.

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Le regard des morts, A. Fleisher

De l’esprit Sade, on retrouve la violence exposée sans détour, dans toute sa monstruosité obscène: le Labyrinthe (2013), installation photographique, confronte ainsi le spectateur à des clichés nauséabonds de scènes de l’occupation américaine à Bagdad. Face aux prisonniers torturés, les militaires masculins et féminins affichent un air victorieux et désinvolte, semblant baigner dans une indifférence grossière et méprisante. Deux tableaux représentant Judith et Ixion en assassins lui font pendant, montrant à l’exemple de l’exposition du Musée d’Orsay la pérennité des chairs meurtries dans l’histoire de l’art.

Les perversités de la guerre prennent un autre visage avec l’oeuvre d’Alain Fleisher, Le regard des morts (1998), qui révèle la fragilité de l’image en tant que support privilégié de la mémoire: des tirages de photos de soldats décédés sont présentés sous un éclairage clinique, recadrés sur la portion des yeux. Lors du passage à la lumière naturelle, des altérations se produiront inexorablement, jusqu’à l’étiolement total de l’image: ce sont alors des dizaines de regards qui s’évaporeront devant les nôtres, impuissants à enrayer cette seconde mort.

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Avatars de Vénus, J.-J. Lebel

Thanatos ne marche pas sans Eros: d’autres œuvres comme le Théâtre pour la main (2014) explorent sans ambages le libertinage dans la haute société du XVIIIème siècle. Le projet de Danielle Schirman, achevé pour l’occasion, restait en suspens depuis 25 ans. Ce livre à systèmes télescope plusieurs images et plusieurs ambiances, par l’action de languettes plus ludiques et séductrices que véritablement pudiques. L’exposition déploie ainsi une problématique de la forme et de l’informe: tandis que  Les Avatars de Vénus (J.-J. Lebel, 2007-2011) propose un condensé des représentations de la femme dans les arts visuels par un morphing à vous donner le tournis; Les hommes dans les draps (A. Fleisher, 1998) interroge par des effets d’ombres le passage d’une forme reconnaissable à sa liquéfaction en un magma mystérieux.

 Bien que J.-J. Lebel prenne des distances circonspectes face aux  « pièges de l’art engagé », la dimension politique n’est pas absente de l’exposition: c’est d’ailleurs le Grand tableau antifasciste collectif (1960) qui accueille les visiteurs de la Hab Galerie. L’abstraction est donc loin d’être totale- certains visiteurs auront pu être dérangés par exemple par la représentation de la femme, si désincarnée et métaphysique qu’elle se veuille.

Du 29 novembre au 22 février 2015. Musée des Beaux-Arts de Nantes, Hab Galerie (Hangar à Bananes). Plus d’informations ici.

Visuels: Grand tableau antifasciste, J.-J. Lebel, E. Baj, R. Crippa, G. Dova, Erro, A. Recalcati

Le regard des morts, A. Fleisher

Avatars de Vénus, J.-J. Lebel

 

Infos pratiques

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Nina Farge
Étudiante en deuxième année de master "Administration de la musique et des arts du spectacle vivant" à l'université d'Evry, licenciée en "Lettres et Arts"; je me passionne depuis toujours pour la culture, et plus particulièrement pour la danse.

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