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Remise en cause du maître au musée Picasso ?

Remise en cause du maître au musée Picasso ?

27 juin 2022 | PAR Capucine De Montaudry

Le musée Picasso a annoncé le lancement d’un programme de réflexion sur l’articulation entre l’œuvre et la vie du plus célèbre peintre du XXème siècle. Il s’agit d’une initiative décisive à l’heure du mouvement MeToo. En effet, on parle de plus du plus du comportement violent de Picasso envers les femmes qui l’ont inspiré. Intégrer cette problématique au cœur du travail du musée permettrait d’éclairer de nombreux aspects de son œuvre. 

Picasso et les modèles féminins 

Picasso a eu de nombreuses muses et amantes au cours de sa vie. D’après Arianna Huffington, dans Picasso, créateur et destructeur, il a déclaré lui-même ne peindre que des femmes avec qui il avait des relations sexuelles. Par exemple, son amante Fernande Olivier lui a inspiré des nus pour lesquels elle posait. Il réalise également des tableaux sur le thème de la mère à l’enfant lorsqu’il a un fils avec sa première épouse, Olga Khokhlova. 

Le plus célèbre témoignage féminin qui nous soit connu aujourd’hui est celui de Marie-Thérèse Walter. Elle rencontre l’artiste en 1926, lorsqu’elle a 17 ans et lui 45. C’est elle qui lui inspire le Grand nu dans un fauteuil rouge, peint en 1929 et aujourd’hui exposé au musée Picasso. Leur relation dure au moins dix ans, jusqu’à ce qu’il rencontre Dora Maar en 1936, mais se prolonge encore quelques années pendant lesquelles il fréquente les deux femmes. Elle est son modèle pendant toute cette période. Or les dans Picasso. Le regard du Minotaure, Sophie Chauveau cite une interview radiophonique dans laquelle elle déclare que « quand Picasso arrivait, d’abord il [la] violait, d’abord il viole la femme puis après on travaille. » 

Ce témoignage glaçant, ainsi que plusieurs travaux qui ont été menés sur la vie de Picasso*, font de fait ressortir une grande violence envers les femmes qu’il a fréquentées, au-delà d’un comportement misogyne. Dora Maar, qui lui a inspiré plusieurs dizaines de Femme qui pleure, était régulièrement frappée par le peintre. Leur relation s’achève lorsqu’il l’envoie auprès du célèbre psychanalyste Lacan. En 1964, Françoise Gilot, alors son ancienne amante, publie avec Carlton Lake le livre Vivre avec Picasso. Elle y décrit un artiste infiniment créateur, mais parle aussi du comportement violent dont elle est victime en tant que compagne. Par la suite, quand elle-même entreprend de réussir en tant qu’artiste, il met tout en œuvre pour lui fermer les salons et les expositions. 

 

Le musée Picasso

Inauguré en 1985, le Musée Picasso a pour origine une dation de nombreuses œuvres de l’artiste à l’État. Il se trouve dans le monumental Hôtel Salé. Le choix d’un l’hôtel particulier, au cœur du Marais, permettait de créer un édifice pour un peintre mondialement connu de son vivant. Il s’agit de la plus grande collection de peintures de Picasso. Un véritable temple donc, qui lui rend honneur par son architecture. 

Cet héritage est pourtant indissociable des femmes qui ont marqué la vie de Picasso et l’ont inspiré. Le podcast de Julie Beauzac, « Picasso, séparer l’homme de l’artiste » (ici), revient avec Sophie Chaveau sur les liens qu’il entretenait avec ses modèles. Elles interprètent ainsi de nombreux tableau au regard des violences qu’il leur infligeait. Par exemple, le personnage du Minotaure, qui apparaît dans ses tableaux à partir de sa relation avec Marie-Thérèse Walter, représente une domination sexuelle qu’elles mettent directement en lien avec le comportement du peintre. La collection du musée Picasso comporte notamment Dora et le Minotaure, peint en 1936. Le tableau figure une scène violente où le modèle, Dora Maar, est victime du monstre. 

Prendre en compte les relations entre Picasso et les femmes dans l’analyse de ses tableaux ouvre donc le champ à de nombreuses analyses. Julie Beauzac et Sophie Chaveau offrent ainsi une nouvelle interprétation du cubisme picassien comme un mouvement destructeur de son objet, expliquant le « nombre de femmes qui sont complètement démembrées ou disloquées« , ce qui pour elles « va largement au-delà d’une recherche qui serait purement esthétique. » À l’heure où la parole des femmes sur les violences sexuelles se fait de mieux en mieux entendre, mettre ce problème au cœur des recherches futures sur Picasso est donc d’une importance symbolique très forte. 

 

Pablo Picasso et MeToo 

Depuis le mouvement MeToo, la parole des femmes victimes de violences se fait de mieux en mieux entendre. Or ici il ne s’agit pas de simples témoignages. Picasso est en effet l’artiste le plus connu du XXème siècle pour la révolution technique qu’il a apportée à la peinture avec le cubisme. Remettre en cause l’une des plus grande figures de l’histoire de l’art, c’est aussi aller à l’encontre d’un mythe, et ce au cœur de l’institution qui le représente. Pour l’instant, le musée Picasso a seulement confirmé le lancement du programme de recherche, mais n’a pas encore répondu à nos questions. 

Une œuvre peut être un chef-d’œuvre indépendamment des actes de celui qui l’a créée. Or si l’on suit la voie de Sophie Chauveau et Arianna Huffington, le lien entre violence et création apparaît dans toute sa force. Il ne s’agit pas de sélectionner des œuvres, d’en exposer certaines et d’autres non. Cependant les stratégies de médiation doivent prendre en compte cet aspect de la vie du peintre. Le programme de recherche que prévoit le musée permettrait ainsi d’enrichir les interprétations artistiques en reconnaissant la diversité des perceptions que l’on peut avoir d’une œuvre. Dans l’art, MeToo n’est pas un crible, mais une manière de changer les perspectives. 

 

Visuel : Pablo Picasso en 1962, domaine public, © Vea y Lea

*Voir notamment Arianna Huffington, Picasso, créateur et destructeur, Stock, 1989 et Sophie Chaveau, Picasso. Le regard du Minotaure, Gallimard, 2020. 

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