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Regards contemporains sur les coulisses des Versailles

Regards contemporains sur les coulisses des Versailles

20 mai 2019 | PAR Laetitia Larralde

Après Hiroshi Sugimoto, les commissaires de la nouvelle exposition Versailles – Visible / invisible Jean de Loisy et Alfred Pacquement réitèrent en proposant de la photographie contemporaine. Une réflexion sur Versailles et ses dessous.

Cette douzième édition des expositions d’art contemporain du domaine de Versailles réunit cinq photographes dont la réputation n’est plus à faire : Nan Goldin, Martin Parr, Dove Allouche, Viviane Sassen et Eric Poitevin. Chacun d’eux a choisi un lieu du domaine de Trianon pour servir à la fois de point de départ et de point d’arrivée à leur travail. Car toutes les œuvres proposées ici ont été créées spécialement pour l’occasion et sont le fruit d’une réflexion intimement liée au lieu.
Si les photographies portent nettement la trace de leur auteur, on peut remarquer une convergence de pensée vers une même thématique. Mise en avant par le titre de l’exposition, Versailles – visible/invisible, cette démarche commune des photographes explore ce qui est vu et ce qui ne l’est pas.

Nan Goldin, dont le travail a toujours une dimension militante, s’est installée dans les couloirs de service du Petit Trianon. Elle propose deux séries radicalement différentes, dont l’articulation physique a été pensée par l’architecte Hala Wardé. Venue seize fois visiter les lieux, les ors de Versailles l’ont poussée à se réfugier dans le ventre de la bête, là où se crée la beauté des jardins. Nan Goldin explore les canalisations alimentant les fontaines du domaine et les reconstitue dans un couloir sombre tapissé de tirages très grand format. Le collectif Soundwalk Collective habille ses images de bruits techniques et liquides pour compléter l’immersion. La bande son qu’ils ont conçu pour la deuxième série de photographies est une lecture de la Déclaration des Droits de la Femme et de la Citoyenne d’Olympe de Gouges par plusieurs grandes actrices françaises. Ce texte militant accompagne des photographies de la statuaire féminine du parc et du château. Nan Goldin évoque ici la Marche des femmes sur Versailles de 1789 et honore le combat des femmes muselées par leur temps de façon plus ou moins violente.

On retrouve Martin Parr et ses éternels touristes dans le Pavillon Frais. Pour sa toute première visite du château, il a tenu à faire le parcours classique du visiteur lambda, entre éblouissement des lieux et désagréments liés à la foule. Lui qui craignait de ne pas trouver la matière nécessaire à son travail a été pris dans une masse compacte de touristes, traquant les comportements répétés et communs à tous, les rituels, les clichés. Les photographies montrent la réalité de la visite de Versailles où on slalome entre selfie et touristes chinois, bien loin de l’image rêvée que l’on s’en fait. Le château mythique passe au second plan et devient la toile de fond de milliers de mythologies personnelles en construction.

Dove Allouche a adopté une approche des lieux par le matériau. Délaissant le clinquant du marbre et du bronze, il s’attache à celui qui est le plus présent et le plus modeste : le gypse. Matière de base pour fabriquer le plâtre ou le stuc, on le voit sans le reconnaître. A partir d’un bloc rapporté des carrières du Pays Basque ayant servi lors de la construction du château, il a extrait dix lamelles de roche. Utilisées comme négatif, ces lamelles ont révélé la multitude de couleurs de ses cristaux ainsi qu’une dimension géologique à la temporalité qui nous dépasse. Les images abstraites installées dans la galerie des Cotelle du Grand Trianon dialoguent avec les tableaux. Les couleurs se répondent et l’omniprésence des bassins dans les paysages rappellent à la fois l’origine sédimentaire du gypse et sa transformation en matériau de construction.

Egalement dans le Grand Trianon, Viviane Sassen a choisi de regarder Versailles par le prisme d’Eros et Thanatos. Elle a plongé dans l’histoire des lieux, la documentation, les secrets, et en est ressortie avec les dessous de l’amour du XVIIIème siècle. Correspondance codée entre Marie-Antoinette et Fersen, poisons de La Voisin ou encore syphilis galopante, on voyage dans les ragots de l’époque. Outre les tirages très grands formats installés dans les salons, Viviane Sassen a composé un diaporama regroupant ses très nombreuses photographies. Tilda Swinton accompagne les images qui défilent par la lecture de textes composés spécialement par une poétesse hollandaise, Marjolijn van Heemstra. Se déroulant à partir d’un point central dans une symétrie trompeuse, l’accumulation des images donne le tournis.

Enfin, Eric Poitevin a cherché ce qui se trouve difficilement à Versailles : la simplicité. Attiré par la modestie de l’orangerie de Jussieu, il y installe ses deux séries consacrées à la nature. Derrière le treillage recouvert de glycine, ses angéliques, grandes fleurs sauvages, se montrent à la fin de leur floraison, silhouettes dignes et filiformes sur fond blanc. Dans un même esprit de dépouillement, la deuxième série s’attache à transcrire l’inphotographiable : la lumière du soleil. Dans une évocation directe des origines de Versailles et du Roi Soleil, les grands lés presque blancs laissent deviner l’astre solaire dans un ciel blanc d’hiver. Des images dépouillées, loin des fastes de la cour.

Versailles – Visible/invisible propose une promenade dans le domaine de Trianon dans des lieux habituellement fermés imprégnés d’une atmosphère bucolique. Les regards variés des artistes qui lient passé et présent du château poussent à nous interroger sur la trajectoire de ce lieu. Tire-t-il sa grandeur de ses visiteurs ou est-elle intrinsèque ? Réponse à Versailles.

Versailles – Visible / invisible
Du 14 mai au 20 octobre 2019
Domaine de Trianon, Versailles

Visuels : photos L. Larralde – Nan Goldin / Martin parr / Dove Allouche / Viviane Sassen / Eric Poitevin

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Laetitia Larralde
Architecte d'intérieur de formation, auteure de bande dessinée (Tambour battant, le Cri du Magouillat...)et fan absolue du Japon. Certains disent qu'un jour, je resterai là-bas... J'écris sur la bande dessinée, les expositions, et tout ce qui a trait au Japon. www.instagram.com/laetitiaillustration/

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