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Recueil de perceptions sur « La Pente de la rêverie » de Victor Hugo

Recueil de perceptions sur « La Pente de la rêverie » de Victor Hugo

21 novembre 2016 | PAR Joanna Wadel

A l’heure où la porosité entre les arts commence à être explorée, la Maison de Victor Hugo revient à l’essentiel en consacrant l’intégralité d’une exposition au poème « La Pente de la rêverie« , perçu comme l’éveil de la verve romantique du jeune poète et dont Baudelaire faisait encore l’éloge en 1861. Mais au lieu d’un cours analytique, la Maison de l’auteur nous propose une oeuvre vivante composée à partir du poème, pour exposer ce qui fait sa richesse et lui donne tout son sens : la perception du lecteur. Toute la Culture était au vernissage.

Les préoccupations artistiques de la jeunesse romantique des années 1830 trouvent-elles encore un écho dans celles de notre génération ? C’est la question que s’est posé Vincent Gille, chargé d’études documentaires à la Maison de Victor Hugo située place des Vosges. Au premier abord, la réponse est évidente ; si Victor Hugo possède une cote indéniable auprès des littéraires et ce depuis toujours, collégiens et lycéens modernes sont généralement peu friands de sa poésie dont les strophes travaillées à l’excès sont emplies d’un vocabulaire dense, certains termes ayant déserté notre lexique quotidien. De même que l’éducation aux mythes classiques, les références linguistiques gréco-latines leur sont quasiment étrangères. Face aux réactions virulentes des élèves de première S et ES lors du bac de français 2014 sur Twitter, qui ont été nombreux à se méprendre sur le sens du poème « Crépuscule » des Contemplations et s’en sont pris à l’auteur qui avait alors fait l’objet de tweets incendiaires, il fallait agir. Car les institutions patrimoniales telles que la Maison de Victor Hugo, n’auraient-elles pas pour devoir réhabiliter la culture classique auprès des plus jeunes ? Il serait criminel de passer à côté de l’universalité du génie hugolien, qui prônait justement avec beaucoup d’humour la démocratisation de la langue, fervent défenseur d’une poésie libérée du carcan académique. C’est dans cette optique, mais aussi pour faire connaître « La Pente de la rêverie » au grand public, que Vincent Gille a souhaité revenir au cœur de l’œuvre de Victor Hugo, poète de métier, car il représente « avant-tout la maison d’un poète ».

A l’orée de cette promenade qui sonde l’intérieur du poème, nous sommes d’abord confrontés au texte : trois panneaux éclairés d’une lumière rouge exposent sobrement les trois pages de la « rêverie ». Il n’est pas anodin de voir du texte exposé pour lui-même, les galeries étant le territoire des œuvres plastiques. Vincent Gille, commissaire de l’exposition nous présente le projet choral qui réunit le regard de jeunes élèves issus d’une dizaine d’établissements variés et celui d’artistes professionnels, peintres, plasticiens et photographes. Toutes les spécialités sont représentées : photographie, images et son, tapisserie, technologies, informatique et même électronique. Trois salles dans lesquelles le texte est littéralement décortiqué, travaillé, repensé à l’aide de différents matériaux : textiles, papier, vidéo, chant, calligraphie… Le but étant de se réapproprier le texte classique, de s’affranchir de sa portée patrimoniale et de dépasser cette peur de toucher à l’intouchable, désacraliser le « grand Hugo » dont nous avons tous un jour récité les vers, sans toujours les comprendre.

Durant un an, les élèves, aiguillés par leurs professeurs, ont pu aborder de manière ludique le poème de trois pages qui au départ les déstabilisait. Les œuvres peuplant la première salle sont d’une polyvalence et d’une inventivité rares, qui témoignent de leur implication dans ces travaux collectifs. Deux élèves en mise à niveau d’arts-appliqués au Lycée La Source, des métiers des arts textiles et du commerce de Nogent sur Marne gardent un très bon souvenir de cette année de création :  » On ne croyait pas que nous allions réellement être exposés, puis on s’est pris au jeu, c’est vrai que c’est une autre manière, plus sympa, d’aborder la poésie. Pour nous Victor Hugo c’était Les Misérables, sans plus. C’était long, on s’est beaucoup impliqués finalement !  » confient-elles. Malgré la pluralité des angles et genres choisis, les lycéens ont exprimé le besoin commun d’aller de l’avant, contrairement à la pensée rétrospective d’Hugo qui dans sa rêverie romantique s’égare dans le passé, arpente les ruines antiques jusqu’à côtoyer l’éternité. Cette expérience est également un moyen pour chacun de faire appel à son sens du lyrisme et de donner sa propre définition de la poésie. Chaque installation reprend un élément classique pour le détourner ou le développer ; des estampes, l’illustration de strophes dans des courts- métrages, des clichés, des vêtements, des lectures, une chanson de rap, au centre, un portrait du jeune Victor Hugo sur des panneaux prolongé par un bloc en pente nous entraîne dans un cercle encadré de miroirs, destinés à refléter la « pente » vers les « mille perspectives » qu’offre la rêverie. La deuxième salle nous dévoile une série de tableaux du XVIIème et XVIIIème siècle desquels Victor Hugo, grand amateur de peinture, aurait pu tirer ses visions classiques, deux reproductions des dessins de l’auteur sont d’ailleurs exposés. La dernière et troisième salle clôture ce panel de visions en nous offrant le regard de l’artiste peintre Anne Slacik, présente pour l’occasion aux côtés de deux de ses œuvres et du photographe Jean-Christophe Ballot qui s’est aussi familiarisé avec le poème, illustrant des vers ou des strophes de son choix par l’une de ses photos issue de 35 ans d’archives. Il est intéressant d’observer comment le texte de Victor Hugo aura poussé ces artistes à porter un regard nouveau sur leurs propres œuvres, toujours très personnel.

Ce recueil de lectures fait état d’une réalité contemporaine ; à défaut d’être un best-seller de la littérature, la poésie se réincarne de plus en plus dans la performance artistique et les arts visuels. De manière générale, les frontières des arts commencent à s’ouvrir, un dialogue s’instaure et la poésie est sans doute la discipline la plus représentative de ce phénomène intersémiotique, de par son universalité et l’infinité de ses formes. La singularité de l’exposition « La Pente de la rêverie » réside certainement dans la présence constante du texte, qu’il soit écrit sur les murs, ou à même les œuvres, il y a là une conscience et une réflexion sur les mots, pour ce qu’ils représentent dans l’imaginaire commun, mais aussi ce qu’ils évoquent en nous. Ce voyage visuel entre les lignes d’un poème est une invitation à réinvestir notre langue, à lui redonner du sens. L’initiative de la Maison de Victor Hugo est revigorante et rejoint les pratiques hybrides destinées à redonner vie au texte littéraire et au médium poétique sous d’autres formes, comme la poésie sonore. Elle ravira les hugoliens et fera sourire les habitués des ateliers d’écriture, coutumiers de la réécriture des grands classiques qui verront les autres s’y frotter, avec tout autant d’imagination. Ce projet est un encouragement à multiplier les propositions du genre dans l’éducation nationale pour aborder les œuvres plus efficacement et redonner le goût de la culture à la nouvelle génération, faire qu’ils se sentent davantage concernés par le patrimoine classique, qui leur appartient, en leur présentant autrement. Le lien entre création contemporaine et arts classiques doit être fait et ce de façon plus novatrice, en partenariat avec nos institutions culturelles.

L’exposition « La Pente de la rêverie » est à découvrir depuis le 17 novembre et jusqu’au 23 avril 2017 au premier étage de La Maison de Victor Hugo, en partenariat avec l’académie de Créteil et la Maison des écrivains et de la littérature.

Visuels : ©Affiche de Mélissa Pelazza – ©Melissa Pelazza, Étude pour « La Pente de la
rêverie » Encre de Chine sur papier, collection Melissa Pelazza

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Joanna Wadel

One thought on “Recueil de perceptions sur « La Pente de la rêverie » de Victor Hugo”

Commentaire(s)

  • Bon article, intelligent, bien informé.

    novembre 21, 2016 at 15 h 30 min

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