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« Nuits électriques » : l’exposition actuellement au MuMa racontée par Annette Haudiquet

« Nuits électriques » : l’exposition actuellement au MuMa racontée par Annette Haudiquet

10 juillet 2020 | PAR Alice Martinot-Lagarde

Le MuMa, Musée d’art moderne André Malraux situé au Havre présente, du 3 juillet au 1er novembre, une exposition passionnante sur la nuit et ses lumières. Véritable plongeon dans la sensibilité des artistes face à l’obscurité, le parcours retrace l’évolution de l’éclairage nocturne comme expression de la modernité. Annette Haudiquet, commissaire de l’exposition, a répondu à nos questions. 

Vous être directrice du MuMa et commissaire de cette exposition sur la nuit. C’est un très beau sujet, est-ce que vous pouvez nous en dire plus ?

Il s’agit peut-être moins d’un sujet sur la nuit que sur l’éclairage dans la nuit, et tout particulièrement l’éclairage artificiel. La nuit s’éclaircit au XIXe siècle, le paysage nocturne urbain se transforme de manière absolument radicale avec les grands travaux d’urbanisme et de modernisation des villes qui vont faire que les rues vont se doter de voiries, de trottoirs, et que l’éclairage à l’huile, qui était le lieu commun de toutes les villes aux XVIIIe et avant avec des lanternes qui pendaient à un fil au milieu de la chaussée, s’efface au profit d’un nouvel élément du mobilier urbain qui est le lampadaire. La nuit, néanmoins dans la ville, reste un paysage qui est extrêmement hétéroclite puisque la nuit ne s’efface pas partout, elle continue de régner dans certains quartiers, à la périphérie, au détour d’une ruelle de quartier populaire. Et parallèlement, toutes les transformations, expérimentations, modernisations de l’éclairage se traduisent par la coexistence de sources lumineuses différentes, le gaz d’abord et puis l’électricité qui vient le concurrencer, ce qui va créer des ambiances très différentes. En fait, ce qui nous intéressait, c’était de montrer ces transformations qui affectent profondément l’histoire de l’humanité, comment la nuit recule et comment les artistes du XIXe siècle, les plus ouverts d’entre eux à la modernité, s’intéressent justement à toutes ces transformations. Ils vont les vivre, s’en nourrir et on va voir comment ils représentent cette nuit moderne en pleine évolution.

Donc la nuit et l’éclairage nocturne, c’est aussi un moyen d’exprimer la modernité d’une ville. Comment cela se traduit-il chez les artistes que vous présentez ?

Si les impressionnistes commencent à évoquer la nuit moderne, c’est avec prudence. Rares sont les impressionnistes qui vont représenter des paysages de nuit. Certes, ils s’intéressent à l’éclairage, mais en intérieur, que ce soit l’espace privé domestique ou l’espace public, mais dans un espace comme le café, le théâtre, le cabaret. En fait, c’est chez les impressionnistes que l’on voit apparaître, dans leurs paysages de jour, les premières silhouettes de réverbères et de colonnes Morris. Et puis l’on s’aperçoit que le réverbère peut prendre une place absolument centrale dans la composition de certains d’entre eux.

Nous avons le bonheur de présenter une œuvre de Monet, que l’on considère comme la première œuvre de la nuit moderne de Monet. Il avait représenté un clair de lune quelques années auparavant, mais en 1872, revenant de Londres, il redécouvre une ville moderne. Il y retrouve son ami Whistler qui commence à réaliser des œuvres pleines de poésie en allant faire des promenades nocturnes sur la Tamise. En rentrant de Londres, Monet passe par le Havre et produit une œuvre presque unique dans sa carrière puisqu’il ne fera que quatre nocturnes de nuit moderne ; la première donc, au Havre en 1872, les trois autres, trente ans plus tard, en 1901. Monet se place en spectateur de cette nuit, c’est une œuvre expérimentale, un monochrome peint rapidement, dans laquelle il y a quelque chose de quasiment abstrait qui le propulse véritablement dans les œuvres extrêmement modernes. C’est comme s’il avait deviné qu’il y avait là quelque chose d’extraordinaire et à la fois, il n’était peut-être pas prêt à aller vers une forme aussi radicale d’art. Il faut bien savoir que représenter la nuit, c’est tout de même un défi. Les formes s’estompent, les personnages peuvent paraître un peu fantomatiques, il y a des jeux d’ombres et de lumières, mais qui sont très subtils. C’est plutôt ceux de la génération suivante, les néo-impressionnistes, qui vont de manière beaucoup plus patiente et étayée par des lectures scientifiques, à l’atelier, composer des vues nocturnes en ayant recours à ces petites touches de couleurs complémentaires.

Tout cela amène donc à un développement de la vogue des nocturnes dans les années 1880 et c’est à la même période que, sous l’influence de Whistler, d’autres artistes vont se mettre à regarder la nuit moderne avec une certaine nostalgie. Le propos est moins à la lumière artificielle que la nuit, se laisser imprégner de ces ambiances un peu ouatées, un peu nébuleuses, aqueuses quand il s’agit de bords de mer ou de bords de rivières, où les artistes aiment à représenter les petits points de lumières qui se reflètent dans l’eau. Quand on arrive sur le début du XXe siècle, la ville est de plus en plus lumineuse, de plus en plus éclatante, avec les publicités lumineuses qui s’installent sur les toits et sur les façades, qui se mettent à clignoter. En 1910, ce sera l’invention des luminaires au néon donc la lumière devient aussi couleur dans la ville.

Entre 1900 et 1914, puisque ce début de XXe siècle s’arrête brutalement avec la Guerre et les couvre-feux dans les grandes villes, les artistes vont être littéralement fascinés par cette notion de progrès que l’électricité et la lumière des villes incarnent. L’espace du tableau va commencer à se recomposer, comme une espèce de kaléidoscope, la lumière crue des villes offrant des sensations vertigineuses et de recomposition d’espaces, de couleurs très fortes. L’exposition s’achève avec un œuvre qui est peut-être l’aboutissement de ces recherches, une œuvre de Sonia Delaunay qui s’appelle Prismes électriques (1914), où toute figuration, toute représentation du réel a disparu, elle ne cherche qu’à représenter le prisme lumineux. On est sur une œuvre monumentale, entièrement abstraite et extrêmement colorée, où tout le prisme de la lumière est réuni et tout semble tournoyer dans une œuvre absolument magnifique et majestueuse.

L’exposition raconte ainsi l’histoire d’une soixantaine d’années : cela commence autour de 1860 au moment où la nuit moderne devient un sujet pour les artistes et où on va voir comment ils s’y prennent pour représenter cette lumière, ces ambiances très variées dans la ville, pour arriver jusqu’à cette veille de première guerre mondiale où on peut dire que l’électricité va l’emporter définitivement sur le gaz, même si pendant la période de l’entre-deux-guerres le gaz va continuer d’exister, mais de se raréfier dans le paysage nocturne. C’est une histoire importante, qui je crois n’avait jamais été vraiment abordée par une exposition. Des historiens et historiens de l’art avaient écrit dessus ; mais centré de cette manière-là sur ce moment de rupture et de changement fondamental, je crois que cela n’avait jamais été traité dans une exposition, alors que la nuit et comment s’éclairer dans la nuit, c’est quelque chose qui fait partie de notre vie depuis le début de l’humanité.

Comment avez-vous donc construit le parcours de l’exposition ? Sous forme chronologique ?

C’est chronologique, puisqu’on raconte une histoire qui va se dérouler sur une soixantaine d’années, et à la fois aussi thématique, par exemple en commençant l’exposition avec des œuvres diurnes pour montrer comment le réverbère fait son apparition dans la peinture. On s’amusera d’ailleurs à voir comment il fait aussi son apparition dans le cinéma dans les années 1950 : on a un très joli petit film présentant des extraits de films. On va aussi aborder des thèmes comme, par exemple, « Les couleurs de la nuit » qui évoquent ces différentes ambiances lumineuses, qu’il s’agisse du noir, qui peut être un véritable défi pour les artistes avec des productions monochromes incroyablement culottées, des œuvres toutes noires où on dessine à peine des formes. Puis on peut observer ce qu’est la lumière au gaz qui est encore une flamme alors que l’électricité aura le côté rigide et immobile de l’ampoule ; ici aussi c’est une grande nouveauté. La lumière devient quelque chose d’abstrait, on appuie sur un commutateur et la lumière apparaît alors qu’avec le gaz, on est sur la notion ancestrale du foyer, avec cette flamme qui peut bouger et qui donne à la fois une lumière qui peut papillonner et plus chaleureuse, plus jaune, plus orangée, là où la lumière électrique va avoir un côté beaucoup plus aveuglant parfois, beaucoup plus blanc. Ensuite, les couleurs de la ville c’est aussi les colonnes Morris avec les affiches rétroéclairées qui commencent à constituer des taches de couleur dans la nuit des villes.

Nous avons aussi une partie de l’exposition qui montre comment l’éclairage artificiel n’est pas réparti de manière uniforme et harmonieuse dans la ville, mais comment la lumière est très abondante dans les quartiers de commerces, de loisirs, dans les grandes artères, et au contraire, comment la lumière est très peu présente à certains endroits et constitue un cheminement discontinu, de halo en halo, de réverbères non pas rapprochés, mais au contraire distants les uns des autres. On va remarquer comment cette pauvre lumière justement, cette lumière parcimonieuse, va aussi signer la sociologie d’un quartier. On navigue entre un propos qui s’articule autour de thèmes que l’on aborde et dans le même temps, on part d’œuvres des années 1860 pour arriver à cette œuvre de Sonia Delaunay que j’évoquais, de 1914, qui est vraiment l’œuvre de conclusion de l’exposition. Finalement, on tricote un double discours, autrement dit, le chronologique va être renforcé par des focus thématiques.

Dans le parcours, vous montrez Paris dans la nuit ainsi que Le Havre, vous montrez aussi d’autres villes ?

C’est une exposition qui évoque les transformations dans les grandes villes européennes. Nous n’avons pas traité des États-Unis ; c’est un sujet un petit peu à part, puisqu’en fait les États-Unis sont un pays neuf, où il n’y a pas cette histoire d’un éclairage et où on va être très rapidement sur la nouvelle énergie qui est l’électricité. Cependant, partout ailleurs en Europe, les grandes villes héritent d’une histoire qui va façonner un paysage lumineux différemment.
Bien entendu, Paris est extrêmement présente dans notre exposition, parce que Paris c’est la « Ville lumière », la ville des Expositions universelles, la ville où se tiendra la première Exposition internationale d’Électricité et qui draine des millions de visiteurs lors de ces grandes expositions internationales qui attirent aussi nombre d’artistes européens. Dans l’exposition, tous les artistes étrangers ont, à un moment donné, fait le voyage à Paris soit de manière courte, soit y ont vécu plus longtemps. Donc bien entendu Paris a un rôle important, mais Le Havre aussi puisqu’il y a cette œuvre de Monet qui introduit l’histoire de la représentation d’une nuit moderne chez les impressionnistes. Ensuite, on a réuni autour de cette œuvre de Monet d’autres peintures, des gravures, des photographies, parce qu’il se trouve que cette ville, comme grand port, a été très précocement dotée d’éclairage artificiel performant au gaz ou à l’électricité. Puis, on vous emmène du côté de Berlin, de l’Espagne, à Stockholm ; on a une œuvre assez merveilleuse et monumentale d’un artiste suédois, Eugène Jansson, c’est aussi Edvard Munch qui nous emmène dans le fjord d’Oslo, on est aussi en Italie… C’est une exposition qui embrasse largement ces transformations en Europe et vous fait découvrir, à cette occasion, des artistes peu connus du grand public qui sont absolument passionnants.

Quels sont les apports du MuMa à cette exposition ?

Dans ces 170 œuvres que nous avons réunies, il y en cinq qui proviennent des collections du MuMa. La première d’entre elles c’est une œuvre de Pissarro qui date de 1903 et qui représente justement le port du Havre avec ces très grands pylônes électriques qui vont marquer le paysage portuaire havrais, que Pissarro peint et à sa suite Dufy, Boudin, Marquet… C’est un peu le point de départ de notre réflexion. Et puis il y a une très belle œuvre que nous avons achetée il y a 2-3 ans, une œuvre de Friesz, une très belle vue de nuit d’un bassin historique au Havre. Et puis, il y aura trois œuvres venant de notre grande donation de la collection d’Olivier Senn, une œuvre de Vallotton, une œuvre de Chéret et une œuvre de Lacoste, donc effectivement nous avons enrichi l’exposition de quelques-unes de nos propres œuvres.

Quels sont les types d’œuvres que vous exposez ?

Des peintures, des dessins, des gravures, mais aussi des photographies, puisque la photographie va se perfectionner au cours des années 1880 et va être en mesure de saisir des lumières dans la nuit, ce qu’elle ne pouvait pas faire au début de son invention. Et nous montrons également des films. Et puis, aussi surprenant que cela puisse paraître, nous avons une sculpture. C’est une sculpture merveilleuse d’un artiste qui s’appelle Medardo Rosso, sculpteur italien qui est lié à Rodin et à toute cette mouvance de la création moderne et de l’avant-garde de la sculpture. L’œuvre s’appelle Amoureux au pied d’un réverbère, qui a ce tour de force de représenter ce qui n’est pas représentable en sculpture, en trois dimensions, c’est-à-dire la lumière. C’est une œuvre étonnante, qui est venue d’Italie et que nous sommes vraiment très heureux d’exposer.

Est-ce qu’il y a un écho numérique au parcours ?

Sur le site, notre service des publics est en train de mettre en ligne des audioguides qui permettent d’approfondir la connaissance de certaines œuvres phares de l’exposition. Il y a aussi un travail qui a été fait avec de jeunes auteurs. Nous avons, au Havre, l’École d’Art et l’université qui forment de jeunes auteurs avec un master de création littéraire. En partenariat avec nous, douze jeunes écrivains sont partis dans Le Havre sur les pas d’un graveur qui avait représenté la nuit havraise au moment de l’implantation de ces grands pylônes électriques en 1891 et ont écrit des textes que l’on peut découvrir à la fois sur notre site et aussi grâce à une application en se baladant dans la ville. Ensuite, ce seront des rendez-vous que l’on va donner, pour cela, il faudra tout simplement suivre l’actualité sur notre site. Ce seront des rendez-vous nocturnes, nos conférencières se baladant de nuit dans cette exposition et donnant rendez-vous à des visiteurs virtuels pour participer à cette découverte nocturne du musée. Cela fait partie des choses que nous avons déclinées autour de cette exposition, de même qu’un parcours plus musical, qui sera mis en ligne dans les semaines à venir.

Cela fait partie d’innovations que vous avez mises en place pour l’exposition en rapport avec les mesures sanitaires ?

Non, ce sont des choses que nous faisons d’habitude, des audioguides d’aide à la visite, mais aussi des audioguides qui permettent avec une application de se promener dans la ville. Nous avions fait ça l’année dernière lors de l’exposition Dufy au Havre, nous avions de la même manière proposé, grâce à l’application, de se balader dans la ville sur les traces de cet artiste. Et pour la création littéraire, ce n’est pas la première collaboration que nous avons avec l’université et avec ce master.

En fait, cela fait partie de notre ADN. On est fièrement la première maison de la culture pensée par André Malraux, donc quand je parle d’ADN il s’agit de ça, de la manière dont on conçoit l’accompagnement, l’ouverture, comment une exposition peut être découverte autrement que de manière savante ou par un discours d’historien, mais aussi être abordée grâce à des textes littéraires, grâce à la musique. Ce sont des invitations à regarder la ville et le paysage autrement lorsqu’on sort d’une exposition et d’être tous yeux ouverts sur le monde qui nous entoure puisque c’est peut-être bien ça l’un des rôles du musée, permettre une éducation du regard. Donc nous ne sommes pas dans un rapport aux mesures sanitaires ; c’est plutôt quelque chose que l’on a l’habitude de faire.

Pour autant, nous avons pris des mesures directement liées à la crise sanitaire, qui vont être la limitation de la jauge et une réservation que l’on demande de faire. Comme on a limité la jauge des visiteurs à l’instant T, on a agrandi l’amplitude horaire et on ouvre plus tôt le matin. Et ce qui a pu changer, c’est effectivement les visites guidées ; auparavant, nous avions des groupes de 25 personnes. Maintenant, nous sommes sur des petits groupes de cinq personnes, avec des rendez-vous réguliers tout au long de la journée, le visiteur a la possibilité de rencontrer une conférencière qui emmène, par petits groupes, les visiteurs dans l’exposition.

Nous avons aussi un « happy hour » ; ça, c’est vraiment quelque chose dont on a eu l’idée cette année. Le musée Malraux a une grande sculpture monumentale en façade, qui donne sur la mer, c’est un lieu absolument magique. Et le dimanche après-midi, on y donne rendez-vous aux visiteurs qui auraient déjà vu l’exposition pour en parler avec une conférencière. C’est dans l’idée d’évoquer ensemble, à l’extérieur du musée, donc on peut être sans masque, amener sa gourde, un en-cas, ce que l’on veut, et parler d’une exposition non pas in situ, mais de ce que cette exposition a provoqué comme questions, comme envie de débattre. C’est vraiment quelque chose que l’on ne faisait pas auparavant. C’est l’été, et bien retrouvons nous aussi à l’extérieur du musée, dans un endroit face à la mer sympathique et parlons de ce que nous avons vu !

Visuel : Affiche de l’exposition 

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