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Nil Yalter au Mac Val : une exposition crue et nécessaire

Nil Yalter au Mac Val : une exposition crue et nécessaire

10 octobre 2019 | PAR Jules Bois

Pour la nouvelle saison, le musée d’Art contemporain du Val-de-Marne, ou MAC VAL, à Vitry-sur-Seine, sensible aux enjeux de l’immigration déjà l’année passée avec l’exposition « Persona grata », organise une rétrospective avec les deux commissaires Fabienne Dumont et Frank Lamy sur l’artiste Nil Yalter, ainsi que la présentation des travaux de deux artistes en résidence, Gözde Ilkin, et Hugo Aveta.

Ce sont deux œuvres étranges mais prenantes que sont les travaux exposés par les deux artistes en résidence Gözde Ilkin et Hugo Aveta. L’une évoque la vie, le déracinement, et la reconstruction des populations immigrées. Ces évocations se trouvent cousues sur des pans de tissus qui emplissent une petite pièce, permettant aux visiteurs de déambuler librement au milieu des oeuvres suspendues. L’autre, avec un immense pont de bois noirci par le feu et éventré en son milieu exposé dans une tout aussi immense salle noire interpelle. Musique, films et peintures viennent accompagner cette œuvre, dont le propos, très libre d’interprétation, revient beaucoup sur l’idée de frontière et de liens entre les communautés, les êtres.

La commissaire de l’exposition et connaissance de l’artiste, Fabienne Dumont, a beaucoup travaillé sur ses œuvres, et sur leur place dans l’histoire de l’art contemporain. Elle a d’ailleurs publié à l’occasion de l’exposition, un ouvrage très complet qui revient sur l’artiste et son travail, intitulé Nil Yalter – à la confluence des mémoires migrantes, féministes, ouvrières et des mythologies. Nous avons échangé avec elle, nous permettant de mieux cerner Nil Yalter. Cette artiste franco-turque, allie l’histoire de ces deux pays, et aborde tout au long de son travail les thèmes de l’exil, du féminisme, de l’identité, de la culture et ses mythologies, des rapports de classe…
D’abord d’un style de peinture très constructiviste, elle adopte à partir des années 70 un style socio-critique. 1972 est un moment charnière, avec une œuvre, Deniz Gezmis, qui revient sur la répression des révolutionnaires et syndicalistes turques suite au coup d’État de 71. Peu à peu ses œuvres ne se limitent plus au support pictural et évoluent vers des très nombreux supports, de la vidéo à la photographie en passant par les collages.
En France, Nil Yalter a fait partie notamment de groupes de femmes militantes pour la place des femmes dans l’art. Son association aux collectifs Femmes/Art (1975-1977), et Femme en lutte (1976-1980), deux groupes d’artistes dont le but était de faire reconnaître la place des femmes dans un monde de l’art très sexiste, lui a permis de participer à deux expositions importantes. L’une à l’Artist In Residence Gallery à New York en 1976, et l’autre dans l’atelier de Françoise Janicot, figure marquante du mouvement féministe en France, en 1978. Son attachement aux courants de pensée féministes et au marxisme structurent ses œuvres.
L’histoire de la reconnaissance de Nil Yalter qui est fluctuante. Si elle est très reconnue lors de la seconde exposition personnelle au musée d’Art moderne de la Ville de Paris en 1983, le désinvestissement vient à la fin des années 80. Une redécouverte récente de son travail est opérée début des années 2010. Il est intéressant de constater que Nil Yalter participe d’un phénomène d’invisibilisation de travaux menés par des groupes minoritaires, par sa position d’immigrée et de femme, alors même que son origine aisée la détache de cette minorisation.

L’exposition au Mac Val, qui revient sur cinquante ans d’activité de l’artiste, ne présente pas son travail de manière linéaire. Tout est mêlé, les œuvres les plus récentes côtoient les plus anciennes. Parce que si Nil Yalter s’exprime à l’aide d’une multitude de supports artistiques, les grands thèmes socio-politiques que sont la place des femmes dans la société, et la question des identités dans l’exil, traversent tout son travail.
Mais une incompréhension première frappe lorsqu’on entre dans l’immense salle d’exposition, parsemée de tableaux, de photographies, de vieux postes de télévisions passant en boucle des travaux vidéos de l’artiste, et d’images en tout genres. En déambulant d’œuvres en œuvres, l’incompréhension première se mue en autre chose.
La cacophonie des témoignages, l’archéologie de la misère et l’histoire des sujets de ses œuvres finissent par former un tout intelligible aux sens, sans forcément l’être à la raison. Nul besoin de comprendre l’enjeu de tout ce que l’on voit pour en ressentir quelque chose. Mais quoi ? Se côtoient pêle-mêle la tristesse de la misère, le tragique de l’exil, l’effacement de l’identité, la force vive des êtres réunis autour de la famille ou de la culture, la difficulté du statut d’ouvrier immigré, de celui d’être femme dans une société qui les déconsidères. Les êtres dans leur dimension intime et spirituelle aussi. Ses sujets sont humains, dignes, imposants, et importants. Finalement, on ressent surtout que la réalité représentée nous dépasse.
Cette rétrospective fait transparaître l’organique du passé, des mémoires, immortalisées par l’artiste, et bien que peu d’espoir transparaisse, paradoxalement, de la vie s’en dégage et lutte. L’artiste parvient à amplifier des réalités sociales froides et violentes, d’habitude muettes, dans laquelle l’humain s’efface au profit d’une image réductrice, d’une fonction antagoniste, qui ne mérite que peu de considération, et où les individus sont de toute façon acteurs de leur propre misère. Nil Yalter rend hommage à leur humanité, à leur dignité, oubliée.

Une exposition qui ne se laisse pas si facilement appréhender, mais qui dévoile un ensemble extrêmement intéressant pour qui prend le temps d’écouter, et de se laisser aller au gré des travaux de l’artiste.

Exposition Trans/Humance du 5 octobre au 9 février 2020, au Mac Val, à Vitry-sur-Seine.

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Jules Bois

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