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« Munch : Van Gogh » : un accrochage en demi-teinte

« Munch : Van Gogh » : un accrochage en demi-teinte

23 septembre 2015 | PAR Alice Aigrain

Fruit d’une collaboration de plus de 6 ans entre le Musée Van Gogh d’Amsterdam, et celui de Munch à Oslo, l’exposition comparative entre deux des plus grandes figures de l’art du début du XXème siècle s’ouvre ce mercredi 23 septembre 2015 à Amsterdam.

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Rencontres posthumes

Un autoportrait de chacun des protagonistes nous accueille dans la première salle de l’exposition. Ainsi positionnés côte à côte, se produit la rencontre qui n’a jamais eu lieu. Puisqu’il faut le préciser, si Munch a connu et admiré le travail de Van Gogh, il semble peu probable que la réciproque soit vraie, et tout laisse à penser que le peintre hollandais n’ait jamais eu vent ne serait-ce que l’existence de son collègue de Christiania (l’actuel Oslo). Pourtant au vu de la vie de ces deux-là, on pourrait croire que le destin y est pour quelque choses, tant ils ont fréquenté les mêmes lieux – à quelques temps d’intervalle – et tant leurs préoccupations picturales étaient proches. Une suite de rendez-vous manqués : ils décident de devenir peintre la même année en 1880, ils font leur apprentissage à Paris à un an d’écart, ils visitent la même année, en 1890, le Salon des Indépendants. Quelques parallèles chronologiques troublants, une série de critiques qui parlent déjà de leur style si proche dans leur façon extrémiste de représenter les sentiments universels ( un rapprochement fait notamment par Julius Meier-Graefe, William Ritter et Thadée Natanson).  Et pourtant rien n’y fait, la très courte vie de Van Gogh n’a pas laissé le temps à ces deux-là de se rencontrer.

 Il y a bien eu en 1912 l’exposition des deux peintres ensemble au Sonderbund à Cologne, mais la rencontre est déjà posthume, Van Gogh s’étant suicidé dès 1890. Depuis plus rien et s’il est courant de lire dans la littérature scientifique que les deux peintres ont un lien pictural, aucune institution n’avait osé le parallèle par l’exposition. L’accrochage de 1912 fera malgré tout le plus grand honneur à Munch, lui qui admirait la fougue du peintre qui avait cherché la quiétude sous le soleil d’Arles.

« Pendant sa courte vie, Van Gogh n’a pas laissé s’éteindre sa flamme – il y avait du feu et de l’éclat dans ses pinceaux pendant les quelques années où il s’est consumé pour son art. Au cours de ma longue vie et avec davantage d’argent à ma disposition je me suis efforcé, comme lui, de ne pas laisser éteindre ma flamme et de peindre jusqu’au bout avec un pinceau brûlant. »

Entre ressemblances et divergences

Voilà ce que dit Munch en 1933 à propos de Van Gogh, et qui est écrit en grosses lettres sur l’un des murs de la première salle. Une admiration pour un esprit, un dévouement. Il faut dire que les rapprochements sont nombreux : deux artistes névrosés, profondément dépressifs, persuadés que le sort s’acharne. Une volonté de représenter la vie quotidienne, une assimilation des idées des impressionnistes, mais un profond rejet de l’idée de la représentation fidèle de ce qu’ils ont sous les yeux. Si Picasso dit « je ne peins pas ce que je vois, je peins ce que je pense », Munch écrit lui « Je ne peins pas ce que je vois mais ce que j’ai vu. Je peins et je pense dans le présent. Je vis dans le passé et le futur ». Une citation qui colle à l’envie des deux postimpressionistes de teinter le réel de la perception émotionnelle qu’ils en ont eu. C’est cette affirmation de leur subjectivité – on retrouve d’ailleurs chez les deux artistes un travail important sur l’autoportrait – qui fera que les deux peintres seront revendiqués par le groupe expressionniste allemand, comme parent de leur production. Un Moi, mais aussi un universalisme de ce Moi, puisque Van Gogh comme Munch n’a eu de cesse de représenter finalement la condition humaine dans ce qu’elle a de plus complexe et tortueuse avec des moyens artistiques extrêmes pour un rendu souvent très simple et lisible. C’est ce qui confère la force de leurs œuvres.

Pourtant il n’est pas question de dire que les deux artistes sont similaires en tout point. Il y a d’abord l’aspect plastique : la touche sèche, courte et brûlante de Van Gogh, la ligne fuyante et ondulante de Munch qui se transforme parfois en aplat de couleur ; la passion des couleurs éclatantes pour le hollandais, une monochromie sombre rehaussée de quelques couleurs pour le norvégien. Mais aussi le choix du sujet le plus propre à représenter la souffrance. Si Van Gogh considère que la nature et la paysage sont le meilleur support à l’expression des sentiments, Munch n’abandonnera lui quasiment jamais la figure humaine, et l’humain, en synergie avec la nature exprime avec force l’émotion. Enfin s’ils ont tous deux eu une vie marquée par l’automutilation, et la souffrance psychique, Van Gogh mourra sans jamais avoir connu le moindre succès, Munch lui goûtera à la reconnaissance institutionnelle. Les deux noms marqueront finalement l’histoire de l’art côte à côte, comme deux droites qui ne se croisent jamais, mais se rapprochent pour dialoguer autour d’une vision commune de l’art.

Un accrochage démagogique

Il y a des expositions qui font date, celle-ci a l’ambition de faire partie de la courte liste de ces événements qui marquent l’histoire de l’art. Pourtant au-delà de la jubilation qu’il y a à voir accroché, dans un même endroit, deux légendes de l’art, l’accrochage déçoit par des parallèles forcés, confondant souvent la pédagogie et la démagogie. Les tableaux sont présentés deux par deux avec une œuvre de chaque artiste, ou en série. Edwin Becker (commissaire général des expositions au musée Van Gogh), nous prévient du choix de l’équipe d’avoir préféré limiter le nombre de textes pour laisser les œuvres parler, se confronter, et laisser le public admirer par lui-même les similitudes. C’est peut-être à cause de cela que l’accrochage est une suite de confrontations faciles, souvent sur le sujet représenté, entre des œuvres séparées parfois d’un demi-siècle, trahissant la rigueur scientifique dont le catalogue de l’exposition fait preuve.

Une seule des comparaisons est avérée : Munch reprend assez clairement la composition générale du Jardin avec couples d’amoureux, place Saint-Pierre de Van Gogh dans Couple s’embrassant dans le parc (Frise Linde). Le reste est assez inégal quant à l’intérêt des mises en rapport qui semblent parfois même abusives. L’exemple le plus criant est sans doute la série avec Sous-bois de Van Gogh en 1889 et Printemps dans l’ormaie, de Munch vers 1923. La confrontation se fait uniquement sur le sujet, aucune source ne semble attester d’un regard de Munch sur l’œuvre de son acolyte hollandais, et le sujet des sous-bois est très commun depuis la période romantique et réapparaît de surcroît avec le symbolisme à la fin du XIXe siècle. Par ces comparaisons, l’exposition ne laisse pas transparaître aux visiteurs l’intérêt réel du travail scientifique fourni par l’équipe des musées Munch et Van Gogh, et l’exposition fait l’impasse sur sa mission de pédagogie, malgré la présence de tableaux variés des deux peintres, des plus célèbres à certains très rarement exposés. Pourtant quelques parties laissent transparaître ce travail. Les deux derniers espaces de l’exposition sont certainement les plus intéressants : ceux sur l’expression des sentiments universels et l’envie des deux artistes de trouver un système qui réunirait toutes leurs œuvres en un tout cohérent dans la partie « Symphonie ». A ces deux moments, on sort de la confrontation binaire d’œuvres des deux artistes pour rentrer dans l’intérêt de la comparaison, celle de deux artistes à la vision de l’art si profondément subjective mais au rendu incroyablement universel et expressif.

Réservation de coupe file disponible via www.holland.com

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Visuels: © Musée Van Gogh:

Van Gogh, Autoportrait en peintre, 1887-1888, Huile sur toile, 65,1 x 50 cm, Van Gogh Museum, Amsterdam

Munch, Autoportrait à la palette, 1926, Huile sur toile, 90 x 68 cm, coll. part.

Van Gogh, Sous-bois, 1889, Huile sur toile, 73 x 92,3 cm, Van Gogh Museum, Amsterdam

Munch, Printemps dans l’ormaie, vers 1923, Huile sur toile, 109 x 130 cm, Munch Museet, Oslo

Van Gogh, Nuit étoilée sur le Rhône, 1888, Huile sur toile, 72,5 x 92 cm, Musée d’Orsay, Paris

MunchNuit étoilée, 1922-1924, Huile sur toile, 120,5 x 100 cm, Munch Museet, Oslo

Infos pratiques

Cité de la céramique de Sèvres
Centre Wallonie-Bruxelles
Yaël Hirsch
Co-responsable de la rédaction, Yaël est journaliste (carte de presse n° 116976), docteure en sciences-politiques, chargée de cours à Sciences-Po Paris dont elle est diplômée et titulaire d’un DEA en littérature comparée à la Sorbonne. Elle écrit dans toutes les rubriques, avec un fort accent sur les livres et les expositions. Contact : [email protected]

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