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Meiji, nouveau regard sur la modernité japonaise

Meiji, nouveau regard sur la modernité japonaise

29 octobre 2018 | PAR Laetitia Larralde

A l’occasion du 150ème anniversaire de l’ère Meiji (1868-1912), le Musée Guimet dresse un portrait de la création japonaise de cette époque, tout en la remettant dans son contexte historique pour un parcours étonnant.

Si la France est férue de culture japonaise, sa préférence va plutôt vers les créations de l’ère Edo(1603-1868), portée par les estampes d’Hiroshige et Hokusai, et vectrice d’une image du Japon faite de samouraïs, de geishas et de traditions japonaises si loin des nôtres. L’ère Meiji, période de mutations profondes amenant le pays vers un système nouveau orienté vers la modernité occidentale, semble avoir été oubliée, presque boudée par les japonisants occidentaux du XIXème siècle. Aujourd’hui l’engouement pour l’ère Edo reste fort et sert de base à une nouvelle vague de japonisme contemporain célébrant la culture pop et ses mangas, anime et idoles, les architectes et la gastronomie, en bref la culture japonaise contemporaine dans ses aspects les plus divers. Si nous connaissons les origines de cette création actuelle, l’époque Meiji, charnière qui a permis de passer de Hiroshige à Hayao Miyazaki, de Matsuo Bashô à Haruki Murakami, reste dans l’ombre, angle mort dans la connaissance française de l’histoire japonaise.

L’ère Meiji, nom du règne de l’empereur Mitsuhito, a commencé avec la restauration de Meiji, qui vit la fin du système féodal et de la politique d’isolationnisme. Depuis 250 ans, le pouvoir était détenu par le shogun, chef militaire basé à Edo (ancienne Tokyo), tandis qu’à Kyoto l’empereur était confiné à un rôle spirituel, et le pays était en paix. En 1853, alors que le système en place commençait à péricliter, les Etats-Unis décidèrent de forcer le Japon à s’ouvrir au commerce extérieur, menaçant de bombarder Tokyo. Le pouvoir shogunal considérablement affaibli, l’empereur Mitsuhito décida d’y mettre définitivement fin pour orienter le pays vers un système industriel à l’occidentale. Il transfère la capitale à Edo qu’il renomme Tokyo et se lance dans une modernisation rapide afin d’arriver au niveau des pays occidentaux et ne pas tomber sous leur coupe comme la Chine.

Le Japon, jusqu’alors Yamato (« sous le ciel »), doit donc se faire une place sur la scène internationale, et commence par se renommer en prenant en compte le regard extérieur si longtemps ignoré avec terme venant de sa position géographique par rapport à la Chine, Nihon, signifiant « là où naît le soleil ». En quelques décennies seulement l’économie japonaise bascule et la société connait de profondes mutations, qui se répercutent jusque dans l’art et l’artisanat, qui perd ses débouchés avec la fin du système féodal. Profitant de la vague du japonisme en Europe, le Japon décide d’exporter et de promouvoir son savoir-faire tout en construisant son image industrielle à l’étranger via les expositions universelles et internationales.
La production artistique japonaise, sélectionné par le gouvernement, devient le vecteur de l’image que le Japon veut donner de lui et un soutien financier à la modernisation du pays. Les artisans donnent un nouveau souffle à leur art déjà maîtrisé à la perfection et adaptent leur production au goût occidental tout en cherchant à conserver leur identité culturelle. Une des techniques ayant profité de cet essor est celle des émaux cloisonnés, dont on peut voir plusieurs exemples magnifiques de virtuosité comme les plaques décoratives de Namikawa Sôsuke ou les vases et boîtes de Andô Jûbei.

La modernisation du Japon se fait suivant le mot d’ordre « esprit japonais et méthodes occidentales ». A l’image des photos de l’empereur en habit militaire occidental, et de l’impératrice en costume traditionnel, une société japonaise à deux visages commence à se construire : l’un occidental en public, avec costume trois pièces pour aller travailler dans des bâtiments en brique, et l’autre japonais traditionnel, conservant les us traditionnels dans la sphère privée. L’industrie se développe, l’architecture évolue avec de nouvelles formes et matériaux, et la photographie immortalise la mutation du paysage urbain.
Tout comme l’estampe a intégré des principes occidentaux, comme nous le montrent les œuvres de Tsukioka Yoshitoshi ou Mizuno Toshikata, la peinture suit également la doctrine de la modernisation avec l’école Nihonga, qui mêle techniques et matériaux traditionnels japonais et influences occidentales telles que le modelé, ou de nouveaux types de perspective. Le Nihonga développe les liens de la peinture avec les arts décoratifs, auquel il fournit des modèles, des motifs, et quantité d’objets présentés ici rappellent cette parenté. Cette abondance de création d’objets décoratifs est elle aussi un signe de l’incorporation du mode de pensée occidental à la conception japonaise qui jusqu’alors gardait un lien très fort entre objet et usage, réduisant ainsi les quantités produites et poussant à chercher la perfection de l’objet unique.
La mode du Japonisme chez les artistes occidentaux inspira les artistes japonais pour créer des œuvres « japonisantes », et peu à peu se forma un japonisme international, fait de motifs végétaux, de courbes, de compositions asymétriques et de vides assumés. La scénographie joue de cette proximité créative et écarte les cartels de la dernière salle pour nous laisser deviner si on se trouve face à un Gallé, un Lalique ou un Andô Jûbei.

Il ne faut cependant pas idéaliser l’ère Meiji, ou le progrès pour le progrès. Les estampes de Kobayashi Kiyochika font état des guerres provoquées par le Japon, qui de désireux d’échapper au colonialisme occidental a fini par y adhérer en annexant des territoires de Chine ou de Corée. Un mouvement de résistance à la modernisation effrénée voit le jour, particulièrement centré autour du bouddhisme. Autrefois liés dans une foi quasi syncrétique, le bouddhisme et le shintoïsme ont été séparés pour garder le shintoïsme, dont l’empereur, descendant de la déesse Amaterasu, en est le prêtre principal, comme religion d’état. Le bouddhisme a subi attaques et forte précarisation, et les temples ont dû se séparer de certains de leurs trésors. Visant à empêcher la dispersion du patrimoine et à protéger cette religion, les résistants se tournent vers l’étranger pour qui le bouddhisme est la religion asiatique par excellence et des artistes comme Kawanabe Kyosai en profitent pour créer une nouvelle iconographie caricaturant son époque.
Cette résistance interne face à un nouvel ordre imposé par une élite, nourrie par la peur et l’angoisse face aux bouleversements profonds de la société, s’exprime notamment par une relecture contemporaine des histoires de fantômes et de yokais, dont les représentations prolifèrent.

Le mérite des estampes dans la diffusion du japonisme est grand, mais il ne faut pas négliger l’importance des objets. Plus chers, donc plus rares dans les ateliers d’artistes, ils ont néanmoins servi d’inspiration à nombre d’entre eux, dont Van Gogh, dont on voit un petit vase qu’il avait réussi à se procurer. L’exposition présente un éventail complet de l’art et de l’artisanat Meiji, des arts graphiques aux objets décoratifs en passant par les kimonos, avec un bel échantillon de techniques et matériaux. Il en résulte une vision de l’art japonais atypique, qu’on connait peu, et si certaines œuvres s’éloignent de l’esthétique épurée à laquelle on est habitués et séduisent moins, la qualité technique et artistique est indéniable.

L’ère Meiji a fait passer le Japon dans le bloc occidental sans pour autant y perdre son identité, redessinant les lignes politiques du monde à une période charnière dans la constitution du monde moderne. Temps de paradoxes, de conservation et de destruction, de retour au passé et d’inventions, d’esthétique épurée et d’exubérance décorative, où les japonais devinrent plus japonisants que les japonisants occidentaux, cette période qui a mis en place les bases de la modernité japonaise mérite largement cette exposition foisonnante.

Meiji – splendeurs du Japon impérial
Du 17 octobre 2018 au 14 janvier 2019
Musée national des arts asiatiques – Guimet

Visuels : 1- affiche de l’exposition / 2- Mutsuhito, l’empereur Meiji – Uchida Kuichi (1844-1875) © RMN-GP (MNAAG, Paris) / image RMN-GP/ 3- Boîte à décor de glycines – Andô Jûbei (1876-1953) © The Khalili Collections of Japanese Art / 4- Orchestre de monstres © MNAAG, Paris, Dist. RMN-GP / Thierry Ollivier / 5- Pont Tenjinbashi à Osaka © MNAAG, Paris / image MNAAG

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Laetitia Larralde
Architecte d'intérieur de formation, auteure de bande dessinée (Tambour battant, le Cri du Magouillat...)et fan absolue du Japon. Certains disent qu'un jour, je resterai là-bas... J'écris sur la bande dessinée, les expositions, et tout ce qui a trait au Japon. www.instagram.com/laetitiaillustration/

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