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Lucien Clergue au Grand Palais : de si sombres fulgurances

Lucien Clergue au Grand Palais : de si sombres fulgurances

13 novembre 2015 | PAR Géraldine Bretault

Il y a presque un an jour pour jour, disparaissait Lucien Clergue, premier photographe reçu à l’Académie et co-fondateur des célèbres Rencontres de la photographie d’Arles. Les hasards malheureux font aussi bien les choses, puisque le Grand Palais accueille également Picassomania, comme si dans l’au-delà, le Maître catalan continuait de veiller sur le jeune Arlésien qui l’avait ébloui dès leur première rencontre…

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Tracer son chemin dans le parcours aménagé par Christian Lacroix est aussi ardu que pénétrer la Camargue et ses salins, dans une nature qui ne fait pas de cadeaux aux hommes (comme le raconte Wally Bourdet, un des modèles de Lucien Clergue, avec tout son franc-parler), ni aux bêtes d’ailleurs.

Pour présenter les premiers « albums » de Clergue, catalogues d’échantillons de tissus transformés en planches-contacts et retrouvés dans son atelier, le célèbre couturier arlésien a imaginé des cimaises sinueuses, ménageant des alcôves intimes et des espaces ouverts ponctués de vitrines. L’ensemble compose un décor qui s’accorde parfaitement à  la nature double de Lucien Clergue : un homme qui aimait autant la solitude que les feux des projecteurs, comme lorsqu’il accompagnera le guitariste gitan Manitas de Plata en tournée dans le monde entier.

Hommage posthume paradoxalement très vivant, grâce à la longue interview de Clergue, filmée en 2014 et présentée dans une arène rouge sang à mi parcours, l’exposition n’est pas pour autant une rétrospective : les amoureux des fameux nus zébrés post-révolution sexuelle peuvent passer leur chemin, car ce sont les premiers travaux qui sont présentés ici, reflets poignants d’une enfance marquée par la guerre, les bombardements, la longue maladie de sa mère.

Cette période difficile, c’est l’ami d’enfance Jean-Maurice Rouquette qui l’évoque, avec beaucoup de générosité et de franchise. Devenu conservateur au musée Réattu d’Arles (premier musée de France à présenter un département de photographe grâce à leurs efforts communs), il insiste sur le poids de ce contexte dans l’œuvre en germe.

De fait, les séries présentées sont plus saisissantes les unes que les autres. Des Saltimbanques – une poignée de gamins en haillons posant dans les ruines d’Arles – à la série des Gitans en passant les Toros, dont Clergue préférait mettre en lumière la mort sauvage plutôt que la bravoure du torero, ou encore aux terribles Charognes, les tirages frappent par leur noirceur et leur poésie mêlées, racontant l’adolescence d’un gamin trop tôt confronté à la souffrance.

Ce qui rend la rédemption d’autant plus lumineuse : quand les raies gisant sur la grève et les flamants morts ébouriffés cèdent la place aux toisons pubiennes mêlées d’écume, la lumière est aussi violente que l’étaient les ténèbres. Sous le regard de Clergue, des corps féminins nus, dans toute leur jeunesse et leur sensualité s’exposent lascivement, invariablement mêlés aux éléments, au vent, aux grains de sables, aux joncs. Sensuel ou graphique, érotique ou abstrait, l’effet s’impose sans détour. Et l’on comprend alors comment des poètes de l’envergure de Jean Cocteau ou Saint-John Perse, ou encore un Picasso vieillissant et déjà très courtisé ont pu se laisser si facilement séduire par ce jeune homme déterminé.

Enfin, sur tout un côté de la galerie, revenant vers la sortie, sont accrochés pêle-mêle plus d’une centaine de tirages anciens pratiquement jamais exposés, cadrages abstraits aux contrastes accusés pris dans la Camargue, ou à Point Lobos, en Californie. Le regard se perd d’abord, puis les textures, les ombres se précisent, et le spectateur croit ressentir ce qui pouvait apaiser le photographe dans une contemplation si tactile qu’elle se passe de mots.

C’est d’ailleurs le pari du Langage des sables, thèse remise par Clergue en 1979 à l’université de Provence, qui ne contenait presque aucun texte. L’audace même, la photographie réduite à son essence même : « écrire avec la lumière ».

Le jury, dont faisait partie Roland Barthes, ne s’y est pas trompé.

 

 

Visuels : © tous visuels © Atelier Lucien Clergue, sauf le portrait de Lucien Clergue,  A l’homme du sable et du langage de la lumière, Angoulême, 11 avril 2014 © François Salier

Infos pratiques

Manufacture des Abbesses
Théâtre de l’Atalante
Bérénice Clerc
Comédienne, cantatrice et auteure des « Recettes Beauté » (YB ÉDITIONS), spécialisée en art contemporain, chanson française et musique classique.

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