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« Libero », rétrospective emphatique d’Ai Weiwei au Palazzo Strozzi de Florence

« Libero », rétrospective emphatique d’Ai Weiwei au Palazzo Strozzi de Florence

04 octobre 2016 | PAR Simon Gerard

La rétrospective d’Ai Weiwei au Palazzo Strozzi de Florence est d’une importance ambigüe. Si le visiteur y découvre une œuvre insolente, critique, actuelle et diverse exposée sur deux étages, il assiste en même temps à la marchandisation outrancière – et anesthésiante – d’une figure artistique bankable et bien consciente de l’être.

Entre art et artisanat, entre politique et tradition

L’art d’Ai Weiwei, de même que son histoire, s’articule autour d’une nébuleuse de concepts inextricablement liés : l’histoire, la politique, le pouvoir, la sécurité, la liberté, la résistance. L’artiste se sert de ce lexique symbolique comme d’un terrain de jeu au fondement duquel est construite une œuvre extrêmement variée et paradoxale. Dans Colored Vases, des urnes de la Dynastie Han sont enduits de vernis industriel. Dans le triptyque photographique Dropping a Han-Dynasty Urn, l’artiste brise l’une de ces antiquités. L’attitude de Weiwei est provocatrice. En détruisant ouvertement une partie du patrimoine historique et artisanal oriental, il porte la parole non-assumée d’un Etat Chinois qu’il méprise, et montre les dommages collatéraux de la course effrénée à la modernité.

Dans le même temps, nombreuses sont les œuvres d’Ai Weiwei qui revendiquent, par leur procédé de fabrication, le savoir-faire artisanal oriental et ses grandes traditions : en témoignent les Mythologies – gigantesques mobiles en bois et en papier représentant les signes astrologiques chinois – ou The Wave, cette sculpture en porcelaine bleue reprenant le motif de la vague, cher au peintre japonais Hokusaï. Artiste par ses actes, artisan par ses procédés, Ai Weiwei oscille entre une évocation critique et directe d’un mal des civilisations, et une revendication de traditions et de valeurs héritées.

Subvention et subversion

Il faut inévitablement critiquer le merchandising outrancier (jouets à l’effigie de l’artistes, tote bags à 15 euros) et le plan communication agressif (selfies avec Ai Weiwei…) sur lesquels s’appuie cette rétrospective monumentale. Ce coup marketing semble impropre, incompatible avec un artiste extrêmement critique vis-à-vis des institutions européennes en place dont il dénonce les dysfonctionnements et les manquements, notamment par une évocation toujours plus explicite de la crise actuelle des migrants (les fenêtres du palais Strozzi sont à l’occasion couvertes par des canaux de sauvetage rouge fluo).

En étant exposée dans des institutions culturelles européennes mythiques,  on se demande inévitablement si la subversion revendiquée par Weiwei ne s’anesthésierait pas à force de subventions. L’installation, cette année même, d’œuvres d’Ai Weiwei au Bon Marché à Paris en est peut-être le symbole le plus flagrant. Il est judicieux de craindre que l’artiste chinois surfe sur la vague consensuelle de la critique institutionnelle pour asseoir – avec une hypocrisie à peine feinte – sa notoriété. Faut-il s’étonner que les caméras de sécurités déclinées par Weiwei en statues de marbre (Surveillance Camera) et en papier peint (The Animal That Looks Lie a Llama but is Really an Alpaca) soient gardées par l’œil bienveillant de ce qu’elles symbolisent ?

L’exposition de son œuvre dans ces lieux est donc plus que jamais un défi, une occasion pour l’artiste d’élever sa critique à un degré supplémentaire et nécessaire – sans lequel son immoralité et son cynisme seraient bel et bien attestés. Cet enjeu est notamment palpable dans la Perspective Study, série photographique à valeur de manifeste dans laquelle le majeur de l’artiste pointe les lieux du monde les plus symboliques de ce contre quoi il érige son art. Surprise des spectateurs et fierté du Palais Strozzi : pour l’occasion, Ai Weiwei a fait une étude de perspective du musée florentin. Ce « cadeau » peut être vu comme le symbole du retournement de la pensée de l’artiste, dont le doigt serait presque devenu un signe de respect, une bénédiction. Mais en regardant de plus près cette nouvelle photographie, le visiteur peut s’apercevoir qu’elle est retouchée (le doigt de Weiwei est en couleurs et le reste de la photo est en noir et blanc), de sorte qu’elle ne s’intègre pas à l’unité de la série originale, dont la force tient au caractère brut, prosaïque. Ai Weiwei fait un doigt d’honneur à son propre doigt d’honneur, restaurant in extremis la légitimité et l’honnêteté de ses revendications.

Ai Weiwei, ce héros ?

Sur la question de savoir si Ai Weiwei est un héros ou un opportuniste cynique, n’attendons pas une réponse objective de la part du Palais Strozzi. Au cas où le spectateur n’aurait pas compris quel personnage incroyable est Ai Weiwei, une salle entière du sous-sol est consacrée à ses punchlines, sortes de fulgurances poético-politiques relativement courtes – sinon on ne lit pas. Mention spéciale à celle-ci : « En prison, la plupart du temps, je pensais à la lune ».

Dans la même optique, chaque panneau explicatif que le spectateur croisera durant sa visite est un énième chapitre de l’épopée de l’artiste : on parle de ses frustrations enfantines (« les vélos qu’il n’a jamais eus »), de ses sources d’inspiration (son père, Warhol, Duchamp), de sa révolte face à la mauvaise qualité de vie de ses compatriotes chinois, de sa présence concernée auprès des migrants en Grèce. Débarrassé de ses vieux démons (censure, prison, surveillance), Weiwei veut ouvrir son art à des causes qui le touchent, et plus seulement à celles dont il est la victime. Mais cette mue paraît un peu forcée, et les œuvres qui en résultent sont parfois un peu fades, voire impersonnelles.

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