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Les Hittites et les Araméens au Louvre, vers les « Royaumes oubliés »

Les Hittites et les Araméens au Louvre, vers les « Royaumes oubliés »

11 juin 2019 | PAR Franck Jacquet

Jusqu’au milieu du mois d’août, le musée du Louvre accueille une exposition archéologique consacrée au mon anatolien et syrien de l’Empire hittite finissant, après 1200, à la période assyrienne. Ces territoires en pleine révolution urbaine et agricole sont polarisés par quelques grands centres qui forment des royaumes peu stables mais riches de deux apports culturels, celui des Hittites, qu’on a longtemps sous-estimés et négligés, et de l’araméen, langue se développant au fil des siècles mis en valeur par l’exposition. Une exposition pour des connaisseurs qui disposent des repères pour apprécier les prêts exceptionnels des partenaires du Louvre. Le parcours, exigeant, est d’une très grande qualité scientifique et esthétique.

4/5

 

Teaser de l’exposition

Un « fossé d’effondrement » riche en pouvoirs locaux
L’empire hittite, essentiellement situé sur la Turquie actuelle, fut une grande puissance du IIe millénaire avant notre ère mais reste mal connu en France. Son héritage politique l’est encore moins. On entre dans l’exposition par la mise en avant de l’aventure archéologique des découvertes, un topos du genre : au fil des salles, on retrouve la figure célèbre de Max von Hoppenheim, baron allemand grand découvreur des cités post-hittites peu avant la Grande Guerre similaire alors à un Heinrich Schliemann pour le monde égéen. Mais que nous présentent ces salles ?
Ce sont les pièces issues des fouilles (statues, parements, inscriptions hiéroglyphiques encore incompréhensibles, moulages, reconstitutions…) de nombreux centres urbains parsemés dans un territoire correspondant à l’Est de la Turquie et au Nord de la Syrie essentiellement. On découvre ou reconnaît pêle-mêle : Emar, Ougarit, surtout Karkemish, petit centre périphérique de l’empire devenu capitale d’un Etat indépendant, Zincirli la grande cité araméenne, Guzana (Palê)… Ces villes ne sont pas des cités-Etats mais des capitales de petits royaumes où se sédentarisent peu à peu les populations s’adonnant désormais à une agriculture et à un élevage réguliers avec un artisanat développé (cotexte laissé de côté pour se concentrer sur les pièces) dont témoignent des traits réguliers de la culture matérielle.
Ces petits royaumes se développent après la chute de l’empire anatolien, mais l’exposition a l’intelligence de faire l’impasse sur les causes de cette chute, la question de la place des « peuples de la mer » qui ont bouleversé l’Egypte notamment, pour mettre en avant les continuités dans les représentations, les cultures, les organisations urbaines. Les rois anatoliens et syro-araméens se situent bien en partie dans la continuité de cette puissance qu’on a pensée totalement éteinte comme le sens de son écriture a été perdu. Ces petits royaumes sont pourtant fragiles et ne résistent pas longtemps à la montée des cités-Etats devenues véritables empires de Mésopotamie : Ninive, Nimrud et les Assyriens absorbent la région syrienne et est-anatolienne au cours du VIIIe siècle avant notre ère. Ils n’ont pu connaître une efflorescence qu’au moment de l’effondrement des puissances voisines (l’Egypte et les Hittites), mais parfois leur essor a pu laisser des traces majestueuses et monumentales comme à Karkemish notamment. On aurait aimé un peu plus d’explications sur les raisons d’un tel succès, bien que relativement éphémère.

 

L’apport culturel des Hittites
Pour autant, cette conquête ne signifie pas effacement. Là encore, le grand mérite de l’exposition est de partir des traces archéologiques pour mettre en avant les continuités. Derrière un aspect peut-être un peu austère de la technique architecturale, le visiteur doit suivre un fil d’Ariane : les orthostates. Ce sont des dalles massives décorées, pouvant avoir une signification religieuse selon les moments et les lieux. Leur fonction de soutènement comme leurs motifs prouvent les traces des héritages culturels hittites jusqu’au cœur de la Mésopotamie une fois le centre de gravité de la région proche-orientale et levantine y soit passée. Les sources pour documenter la période sont bien moins nombreuses que pour « notre » Antiquité gréco-romaine, mais l’exposition suggère clairement que comme les Romains conquérants conquis par la culture grecque, les Assyriens reprirent beaucoup de leurs prédécesseurs dans les espaces gagnés. Les orthostates sont ainsi découvertes chez les Hittites, dans une culture qualifiée de palatiale. Elles sont reprises dans les lieux de pouvoir et de culte (associés) de la période araméenne : 194 dalles en calcaire et basalte peints issues de Guzana et mises au jour par le baron allemand présentent des animaux extraordinaires, des paysages rêvés, des héros – sans doute – mythiques… Ce support technique et esthétique est repris dans les palais de Nimrud et témoigne de cet héritage passé de l’Anatolie à la Mésopotamie après que plus de 600 ans se soient écoulés. La statuaire, très présente dans l’exposition, fait elle aussi l’objet de réappropriations d’une période à l’autre, ce que montre incontestablement le parcours.
A l’inverse, l’écriture hittite, présentée par quelques tablettes, est irrémédiablement remplacée par l’araméen qui devient la lingua franca de toute la région à partir du IXe siècle avant de gagner au Sud dans des périodes plus tardives. Elle aussi affleure sur quelques pièces.

 

Les prêts remarquables
Au rayon des avantages, on en peut pas nier que l’exposition est moins courue que les grandes machines du musée même ou des autres grands lieux parisiens : quelle joie de pouvoir enfin s’attarder sur un corps de cerf dessiné en argent caractéristique de la faune et de la vénerie hittite (ce qu’on oublie dans un territoire désormais plus asséché), de pouvoir prendre un moment à observer les caractères écrits d’une stèle funéraire ou même les traits d’une tête sculptée aux cheveux touffus et ondulants en imaginant le décor monumental d’un palais dans lequel elle aurait pris place.
Tout ceci est permis par la mise en parcours d’une partie des riches collections des antiquités du Louvre mais aussi par d’importants prêts du British Museum et surtout du Pergamon Museum de Berlin. Ce dernier a permis la restauration de nombreuses statues pour la première fois visibles en France.

 

Photographies : 

1 : Tête colossale de Katuwas souverain de Karkemish – © Musée du Louvre
2 : Collection de 38 ornements Karkemische – © British Museum
3 : Stèle funéraire du prêtre Si Gabbor (département des Antiquités Orientales) – © Musée du Louvre
4 : Figurine représentant un Dieu Hittite – © Musée du Louvre

 

Informations pratiques : 

Du 2 mai au 12 août 2019 – De 9h à 18h, sauf le mardi (nocturne mercredi, vendredi et samedis jusqu’à 22h).

Tarif unique d’entrée au musée : 15 € (tarifs réduits disponibles) – Réservation obligatoire d’un créneau de visite : www.ticketlouvre.fr

 

Catalogue de l’exposition :

Vincent Blanchard (dir.), Royaumes oubliés. De l’empire hittite aux Araméens, Département des Antiquités orientales, musée du Louvre, musée du Louvre, Coédition musée du Louvre éditions / Lienart, 504 pages, 45 €

Infos pratiques

Théâtre de la Mackellerie
Galerie Polka
Musée du Louvre

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