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Les frères Bouroullec aux Arts décoratifs

Les frères Bouroullec aux Arts décoratifs

28 juillet 2013 | PAR Franck Jacquet

 

Jusqu’au 1er septembre, la nef du musée des Arts décoratifs accueille les frères Bouroullec, deux des français les plus reconnus dans l’univers international du design. Les travaux du duo constitué depuis plus de dix ans mettent en avant des formes organiques, douces et simples d’apparence. Le musée continue donc de tracer le sillon du design contemporain au risque de prêter de nouveau le flanc aux critiques de ceux qui déploraient déjà les « placements produits » des dernières expositions telles « Louis Vuitton – Marc Jacobs ».

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Une nef emplie de formes organiques
Le parcours n’a pas pour objectif de retracer chronologiquement l’évolution du travail des deux frères. Ceux-ci ont débuté leur carrière séparément avant de constituer un duo depuis 1999 en France et aujourd’hui essentiellement à l’international. Ce sont des tableaux juxtaposés qui s’offrent au visiteur : une entrée monumentale dédiée à des assemblages de formes simples dont le rideau de supports de revêtement textile et le rideau d’algues ; une première galerie consacrée aux dessins présentés avec les univers de travail de bureau ; une seconde galerie « work in progress » où se font face les produits finis et les photographies des étapes de réalisation.
Les matériaux travaillés par les frères dans leurs ateliers sont divers mais ont en commun d’être façonnés pour aboutir à une impression de simplicité, de robustesse : basalte, céramique, matières plastiques simples… Pas de matériaux précieux ou très peu. Autre point commun, les objets sont quasiment tous destinés à l’ameublement d’intérieur depuis les revêtements de sols jusqu’aux lignes d’art de la table et prennent des formes douces, simples et organiques. Le champ lexical de la nature est très développé dans les noms de leurs créations. Les contours des lampes de chevet comme des chaises sont systématiquement arrondis, les couleurs sont variées mais jamais criardes, une orientation reflétant sans doute le détachement et la simplicité apparents des deux jeunes créateurs. Des formes végétales, des algues, sont assemblées pour constituer un grand rideau suspendu depuis le sommet de la nef. La forme fait à la fois penser à des rhizomes et des synapses. Les Bouroullec représentent bien en cela les designers contemporains encore influencés par les grands papes de la génération précédente tout en puisant dans l’univers des formes du quotidien des pays nordiques (particulièrement baltes si on prend en compte les petits objets et lignes pour les salles de bain) et parfois de l’Italie du Nord (Alessi, regardez-y !).
Leur choix de scénographie combine cependant monumental et intime, la galerie de dessins jouant sur la confrontation entre leurs dessins (une centaine est affichée) et les univers de travail qu’ils créent pour les bureaux. Sur ce point aussi, ils préfèrent les petites installations en matériaux simples, peu anguleuses et ménageant l’échange sans obturer toute possibilité d’isolement par la construction d’un jeu de parois pour ces petits box. Cette longue galerie de « bureaux » juxtaposés interroge d’ailleurs sur ce qu’on considère être l’espace public et de communication dans l’entreprise aujourd’hui…

Un showroom design ?
Mais le visiteur est marqué par un autre choix de l’exposition. Les catalogues des épreuves, dessins et études des deux frères sont opportunément posés sur ces bureaux, en regard des dessins. Logique. Mais le nombre des catalogues à disposition donne l’impression d’une salle de librairie… A la limite, le visiteur est invité à s’assoir et à tester l’ergonomie de ces ensembles.
La seconde galerie surtout peut être lue de deux manières. Les photographies de certaines étapes de travail n’ont pas pour objectif de traiter exhaustivement de cette fabrique. Elles mettent en avant la place de l’humain, donnant l’image d’un système artisanal. La mécanisation – standardisation semble absente. La main qui façonne et donne sa forme au dessein / dessin des concepteurs est omniprésente. Les pièces de luminaire, de salle de bain, de cuisine sortent donc d’un atelier et non d’une usine impersonnelle. Le propos a été choisi par les frères qui donnent ainsi une interprétation de leur travail. Les lieux de reproductions sont donc un peu passés à l’as… Surtout, les lignes sont logiquement des produits façonnés pour différentes maisons et marques. Le choix de ne pas traiter chronologiquement l’évolution des Bouroullec conduit donc à mettre en avant les produits juxtaposés plutôt que leur manière d’interpréter un objet. Alors que des pièces témoins sont créées, l’effet « placement produit » ne peut être que déploré. L’aménagement différent du parcours aurait pu limiter cette impression, surtout si on se rappelle des polémiques majeures sur les expositions des Arts décoratifs : Van Cleef & Arpels, Vuitton ou encore Playmobil…
Au final, si les noms de marque sont évidemment incontournables dans ce type d’exposition, ils ne sont pas utilisés pour contribuer à l’explication du travail des Bouroullec. D’ailleurs, on ne comprend pas très bien pourquoi l’angle « Momentané » a été choisi pour désigner l’ensemble. Les Clouds du début de l’exposition sont peut-être la solution, avec un paysage instantané de nuages. Peut-être des explications sur le positionnement des designers par rapport à leurs prédécesseurs et à leurs contemporains auraient été utilles ; elles auraient renforcé sans aucun doute le propos. De ce point de vue, aucune explication n’est fournie alors que le visiteur ne peut que penser aux grands noms du design italien (Pesce, Giacusa…), aux grands noms du design français (Starck notamment pour les chaises) ainsi qu’aux grandes entreprises d’ameublement (Ikéa pour les meubles simples aux bois clairs et à l’apparence robuste).

Les pièces des Bouroullec sont incontestablement dans l’air du temps, elles séduisent par leur beauté élémentaire. Le visiteur ressortira avec des idées… Le rejet de l’ornemental combiné aux références à la nature et à l’intime permet sans doute d’expliquer leur réussite. Malheureusement, le parcours se compose de telle sorte que derrière les objets, on finit par voir des produits juxtaposés et s’efface donc en partie l’engagement esthétique des designers. Lier exposition et design contemporain de produits de consommation courante reste donc une vraie gageure pour une institution come les Arts décoratifs.

Visuel 1 : affiche de l’exposition.
Visuel 2 : Ronan et Erwan Bouroullec. Drawing. Catalogue de l’exposition, ed. Cornel Windlin. 2013,  868 pages, 25.00 €.
Visuels 3, 4 et 5 : vues de l’exposition (c) yaël hirsch

Infos pratiques

Centre National Jean Moulin
Petites formes mouvantes et émouvantes
musee_des_arts_decoratifs

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