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Les énigmes du MAMC+

Les énigmes du MAMC+

18 octobre 2021 | PAR Laetitia Larralde

Cet automne, le MAMC+ de Saint-Étienne présente deux expositions d’envergure : L’énigme autodidacte et Eclosion de Lionel Sabatté. Deux expositions qui interrogent l’art contemporain.

L’énigme autodidacte, déconstruire le mythe de l’artiste

La nouvelle exposition du MAMC+ s’empare d’un sujet très actuel, tant dans le monde de l’art, de l’enseignement que de la recherche scientifique : l’autodidaxie, ou comment on apprend seul, de façon informelle. Sur 1000 m² et au travers de l’œuvre de 44 artistes, avec l’avènement de l’art contemporain des années 1950 pour point de départ, on explore les différents processus d’apprentissage sans maître des outsiders, des artistes bruts et des artistes professionnels. Et ceci afin de poser des bases théoriques solides pour une nouvelle façon de regarder, enseigner et créer l’art, plus en phase avec les réalités de notre époque.

Dans l’imaginaire collectif, l’artiste est une sorte de génie au talent inné à l’origine mystérieuse. Héritée du romantisme, cette conception nie l’influence de l’environnement, de l’éducation et de l’apprentissage et oblitère tout le travail nécessaire pour arriver à une œuvre, pour ne conserver qu’une idée de l’art pur et détaché de toute contingence matérielle. Mais la grande majorité des artistes que l’on voit dans les institutions culturelles ont bien suivi une formation, appris les gestes et les techniques d’un ou plusieurs maîtres, et s’inscrivent dans un contexte historique, que leur art soit dans la continuité ou la rupture.

Mais qu’en est-il alors de ceux qui apprennent seuls, les autodidactes ? D’où leur vient leur connaissance de la création artistique ? Ont-ils leur place dans les musées aux côtés des artistes professionnels ? La production artistique des autodidactes et des professionnels a-t-elle une valeur différente, doit-elle s’évaluer selon des échelles distinctes ? N’oublions pas que de grands artistes tels que Vincent Van Gogh, Vassily Kandinsky, Eugène Atget, Marcel Duchamp, Sophie Calle ou Yves Klein sont autodidactes et ont pourtant marqué leur domaine.

L’autodidaxie, un processus

Plutôt que d’autodidacte, la commissaire de l’exposition Charlotte Laubard préfère parler d’autodidaxie, envisager cela comme un processus plutôt qu’un état social. Car les artistes professionnels peuvent aussi apprendre seuls une nouvelle technique. Cela soulève la question de l’apprentissage, ainsi que de l’enseignement artistique. Si les écoles d’art allient théorie et pratique, les autodidactes partent de ce qu’ils connaissent et des capacités cognitives primaires qui ont fait que l’on a appris à marcher, à parler : l’observation, l’imitation, l’essai, la répétition. Tout ce processus empirique ne peut qu’être long, et cela met en exergue une composante essentielle de la création artistique trop souvent ignorée : le travail.

Nous ne voyons très souvent que l’œuvre finie, et rarement toutes les étapes qui ont amené à cette création. Ce mythe de l’artiste de génie créant ex-nihilo efface tout le contexte de création, tout comme Jean Dubuffet l’a fait avec l’Art Brut dans les années 1950, imposant que l’artiste n’ait aucune formation ou culture artistique. Mais cela tient plus de la légende que de la réalité, qui montre l’importance de l’environnement. Et l’entourage est un facteur essentiel dans la reconnaissance ou non d’un artiste : Yves Klein, Christian Boltanski ou Sophie Calle avaient des liens préexistants avec le milieu de l’art, quand les artistes outsiders ont des « découvreurs ». L’environnement social et culturel dans lequel ils évoluent façonne les créateurs, et leurs œuvres en sont la résultante, un concentré de leur histoire et de leur évolution.

Aujourd’hui, internet et les nouvelles technologies permettent d’avoir un accès à des ressources colossales et de se former soi-même. On peut suivre le travail d’artistes aux quatre coins du monde dont les façons de travailler ou de considérer l’art, son histoire et son marché son différentes des nôtres. Peut-être verrons-nous les institutions culturelles remettre en cause tout ce système de classification reposant sur l’opposition entre sachant (et formé selon un système occidental) et ignorant, et présenter sur un même plan ce qu’on appelle aujourd’hui art contemporain, art brut, arts premiers ou encore art populaire. Apporter un peu plus de fluidité et d’intuition dans une conception académique trop intellectualisée serait un souffle d’air et de renouveau passionnant.

Lionel Sabatté, l’art du rebut

Tout comme de nombreux artistes autodidactes, Lionel Sabatté travaille à partir de matériaux de récupération, de rebuts. Poussières, peaux mortes, papiers donnés par les héritiers de Pierrette Bloch, végétaux morts, tout s’assemble dans un magma bouillonnant pour prendre une nouvelle forme et revivre. Ici, la matière s’oxyde sur des grandes plaques de métal, formant des tourbillons, des écailles et des couleurs qui évoquent les profondeurs de la terre. Là, le béton s’accroche sur la filasse et les fers à béton pour créer un mur évoquant les roseaux des marais ou des formes humaines à la fois compactes et fragiles. Ses oiseaux de bronze, créés selon une technique que Lionel Sabatté a apprise seul, semblent eux aussi nés d’un assemblage de pièces hétéroclites, unies dans un nouveau sens.

Mais certaines matières premières laissent un sentiment de malaise prolongé. L’observation à distance des portraits faits de « poussières » composées de longs cheveux emmêlés et de moutons de poussière, rappelant ce que l’on trouve dans les siphons de douche, permet de trouver la délicatesse de la composition, sa fragilité. Mais si l’on se rapproche des fleurs collées sur le châtaignier qui nous accueille dans le hall, les crêtes digitales des peaux mortes collectées chez les podologues qui les composent apparaissent et nous laissent avec un frisson de dégoût. Cette tension entre fascination et répulsion nous tient au corps et soulève de nombreuses questions. L’esthétisme est-il une composante obligatoire de l’art ? L’art peut-il naître de n’importe quelle matière, si vile soit-elle, et peut-on l’accepter ? Mais si une chose est sûre, c’est que Lionel Sabatté sait voir la beauté partout.

Après avoir vu ces deux expositions, on sort du MAMC+ de Saint-Etienne avec de nombreuses interrogations sur l’art et l’artiste. Mais n’est-ce pas cela le principe de l’art contemporain, bousculer pour permettre une ouverture, une nouvelle façon de voir le monde ? mais tant que l’on se posera des questions, nous resterons dans une dynamique d’apprentissage et de création.

 

L’énigme autodidacte
Du 09 octobre 2021 au 03 avril 2022
Lionel Sabatté – Eclosion
Du 17 septembre 2021 au 02 janvier 2022
Musée d’art moderne et contemporain – Saint-Etienne Métropole

Visuels : 1-2-3-4- Vue de l’exposition L’Énigme autodidacte au Musée d’art moderne et contemporain de Saint-Étienne Métropole, jusqu’au 3 avril 2022. Crédit photo : Cyrille Cauvet / MAMC+ / 5-6- Vue de l’exposition Éclosion de Lionel Sabatté au Musée d’art moderne et contemporain de Saint-Étienne Métropole, jusqu’au 2 janvier 2022. Photo 5 : Aurélien Mole / MAMC+ – Photo 6 : Cyrille Cauvet / MAMC+

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Laetitia Larralde
Architecte d'intérieur de formation, auteure de bande dessinée (Tambour battant, le Cri du Magouillat...)et fan absolue du Japon. Certains disent qu'un jour, je resterai là-bas... J'écris sur la bande dessinée, les expositions, et tout ce qui a trait au Japon. www.instagram.com/laetitiaillustration/

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