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Les aventures de la vérité, agréable commissariat de BHL à la Fondation Maeght

Les aventures de la vérité, agréable commissariat de BHL à la Fondation Maeght

10 août 2013 | PAR Yaël Hirsch

 

A 20 minutes de Nice, dans le décor somptueux de la villa conçue  par Josep Lluis Sert et qui extrait toute la Côte  d’Azur de son bronzage intensif pour quelques heures d’art moderne, la Fondation Maeght est un petit paradis qu’a investi cette année Bernard-Henri Lévy, avec une exposition-fleuve sur la confrontation ancestrale entre peinture et philosophie. Plus de 100 œuvres des collections de la fondation mais également choisies dans diverses collections publiques et privées par BHL, en un parcours en 7 étapes commentées par le « commissaire artistique » si bien médiatisé qu’il a déjà attiré plus de 30 000 visiteurs cet été. Légères tant au niveau du concept que de l’histoire de l’art ces « aventures de la vérité » sont une invitation à une très jolie promenade d’excellent goût dans 7 siècles de peinture (et de sculpture!).

[rating=3]

A noter : des nocturnes exceptionnelles sont organisées du 12 au 16 août jusqu’à 22h.

Tout commence donc avec la caverne de Platon dans l’odyssée que propose BHL à travers les relations entre représentation et philosophes. La photo et la vidéo ont respectivement très peu et pas de place (sauf une série d’entretiens réalisés par BHL lui-même) dans ce périple. Il serait donc faux de résumer l’exposition « Les aventures de la vérité » à son sous-titre « Peinture et Philosophie : un récit », car il y a beaucoup de superbes sculptures dans cette exposition (il faut dire que le décor s’y prête) et que BHL se met en scène avec ses goûts, préférant donc parler des philosophes que de la philosophie.

Le voyage commence donc sous le titre « Fatalité des ombres », avec la fameuse caverne de Platon, qui, dans la République condamne tous les hommes à se contenter du reflet de la vie. Il faut le philosophe-roi pour sortir les malheureux prisonniers de leurs propres illusions visuelles de la caverne. Mais que font les artistes ? Un doute affreux plane sur leur art du leurre et BHL commence par nous les présenter évanescents, incapables de saisir la réalité. L’éloge de l’ombre commence au rez-de Chaussée puis l’on grimpe à l’étage pour reprendre ‘une dose d’illusion un peu brouillonne, entre représentation directe de la caverne (Jan Saerendam, 1604 ou le chinois Huang Yong Ping, 2009) et reflets ou absence inquiétante de réalité (Ghost de Tatiana Trouvé, 2011, ou le superbe Salut de Pierre Tal Coat, 1955-56). En passant, BHL se fait plaisir en nous parlant de l’avis de Lyotard sur Jacques Monory, en nous donnant à voir du Pierre Klossowski et en présentant des artistes contemporains moins connus comme Ofer Lellouche.

Aventures_jacquette.inddOn comprend vaguement qu’il faut redescendre les escaliers pour poursuivre le parcours dans cette question de la représentation impossible que BHL transmue en paradoxe charmant. Et l’on arrive sous le titre guerrier de « Technique du coup d’Etat » ( ???) à la demi-permission arrachée par les artistes au christianisme de pouvoir représenter. Parce que Saint-Véronique a retenu l’image du visage du Christ sur le Saint Suaire, on peut tenter de laisser les cavernes derrière soi. Et dans le même esprit que pour la première partie de l’exposition, BHL juxtapose de très belles représentations de Véronique (ou de son linge), de Simon Vouet à un Pierre et Gilles de 2013 avec Anna Mouglalis comme modèle (en passant par Murillo, un superbe Otto Dix, Jawlensky, Picabia, Tapiès, et Garouste et pour arriver à Jim Dine). Et ajoute quelques toiles qui lui permettent de livrer ses réflexions sur le regard, et notamment de ne pas accorder le privilège de la représentation au monde chrétien en soulignant le judaïsme crucifié d’un jeune artiste new-yorkais qui travaille en mode abstrait sur Véronique. Bref, le digest que nous offre BHL de l’impact du Saint-Suaire sur l’art occidental est très loin d’être rigoureux et encore plus loin d’être conceptualisé par un philosophe, mais les œuvres sont belles, bien choisies, un brin people et les badauds se régalent même si la démarche est faite pour leur échapper.

Ouverte par Véronique, la troisième section s’intitule « La voie royale » (et l’on soupçonne une référence ironique à Malraux) et puisque l’on a la permission de représenter, on est parti pour deux parties : une réflexion trans-historique sur l’histoire de l’œil (pourquoi ici, mystère, mais on se régale de voir Sophie Calle, Marina Abramovic, John Baldessari et Victor Hugo se côtoyer) l’on passe par des yeux plus modernistes avec Paul Klee, Ensor et Nam Gabo avant de s’élancer tous cils dehors vers des grandes cènes, vanités et crucifixions (très bon sens de la mise en scène de BHL qui atteint ici son apogée quand il mêle tapisserie de Spoerri, Rouault habité et photos plus cliniques de Anthony Goicolea).

Heureusement Nietzsche nous a sortis de ce climat de sacrifice christique assez macabre, et la quatrième partie, « Contre-être » met en scène ce que BHL présente comme une revanche des philosophes fondant une « peinture qui ne s’autorise que d’elle-même ». Une fois acceptée l’idée que c’est Nietzsche et personne d’autre qui a sécularisé la peinture, l’on est invité par une sculpture de l’allemand Jonathan Meese (« Stalinietzsche de Large im achten Ozean », 2006) à un véritable festin de peinture et sculpture moderne. Et là, à grand renforts de pièces maîtresses de Fontana, Brauner, Tanguy, Hantaïn de Chirico et Masson, ainsi qu’avec deux vitrines sur Malevitch et le futurisme (plus quelques gravures de Kandinsky à se damner), BHL reconstitue en une seule salle l’histoire de l’art de la première moitié du 20ème siècle. Opération moins réussie pour le demi-siècle suivant, sous l’égide de la figure étrange de Lénine et malgré un très beau Anselm Kiefer de 2013 (« Alkahest »).

L’artiste triomphe donc avec des deux salles coup de poing et BHL dresse dans la cinquième partie le « Tombeau de la philosophie » que ceux qui suivent encore suspectent de ne pas avoir dit son dernier mot. Les œuvres sont en pole position pour une danse macabre, mais toujours sculpturales (« Efficiency men » de Thomas Schütte, 2005 ou « Upstairs and Downstairs » de Dinos et Jake Chapman,2013 et inédite) et parfois sous-titrées avec humour (BHL voit la gueule de Jean-Paul Sartre dans un portrait de femme de Alberto Giacometti). La fin des pointues avec les bottes des « Chemins qui ne mènent nulle part » heideggeriens de Adel Abdessemed (2013) et le « Projet de la collection de livres » lessivés de Huang Yong Pin (2008).

Comme prévu « La revanche de Platon » repasse le micro aux philosophes, avec dada et Duchamp bien sûr, puis des artistes que le mouvement a inspiré et qu’affectionne BHL puis avec Debord.

Et enfin la dialectique biscornue de BHL s’envole vers le 7ème ciel toujours un peu théologique mais plus symbiotique de sursumé de « La grande alliance ». De Cranach à Keinde Wiley qui représente Sartre et Fanon comme deux icônes, les peintres fêtent les philosophes et la philosophie, selon BHL. Qui s’abandonne joyeusement au jargon (Si quelqu’un peut nous expliquer ce qu’est un « plastème » nous serions reconnaissants) aux blagues (mais ne serait-ce pas Philippe Solers qu’a peint Francis Bacon avec « Head (Man in blue) » en 1961 ?) et demande même à son ami Barcelo de sculpter en exclusivité pour fêter ce mariage un portrait du mystique catalan du 13ème siècle Raymond Lulle). En passant, cette dernière grande salle nous offre du Tintoret, du Rebeyrolle, du Kader Attia, du Valerio Adami et du Buren et donne même la parole au génial kenyan Wangechi Mutu.

On finit donc sur une réconciliation en forme de feu d’artifice visuel et que des peintres aient représenté des philosophes suffit à nous convaincre que BHLa réconcilié les deux disciplines. A ceci s’ajoute toute une série de vidéos où les artistes vont jusqu’à LIRE les philosophes dans une série de vidéos que BHL a préparées pour l’évènement. Les aventures de la vérité se terminent donc bien et le public s’en va gambader dans les jardins de la fondation à la fois repu de belles œuvres et rassuré sur la question de la représentation.

Dilettante, capricieuse et de structure conceptuelle plus que légère, l’exposition irritera aux plus haut point les philosophes qui s’y risqueraient, mais le travail et le goût de BHL savent séduire un très large public, des vrais amateurs d’art qui n’ont plus besoin de cours aux mondains en recherches de pépites à assortir à leurs paillettes et leur bronzage.

Infos pratiques

Le Bal
Château Thuerry, domaine viticole en Provence
Yaël Hirsch
Co-responsable de la rédaction, Yaël est journaliste (carte de presse n° 116976), docteure en sciences-politiques, chargée de cours à Sciences-Po Paris dont elle est diplômée et titulaire d’un DEA en littérature comparée à la Sorbonne. Elle écrit dans toutes les rubriques, avec un fort accent sur les livres et les expositions. Contact : [email protected]

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