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Les associations libres de Wilfried Histi et Frédéric de Petiville à la Pijama Galerie

Les associations libres de Wilfried Histi et Frédéric de Petiville à la Pijama Galerie

20 mai 2017 | PAR Amelie Blaustein Niddam

Wilfried Histi et Frédéric de Petiville exposent actuellement dans « Association Libre » à la Pijama Galerie. Une plongée dans les inconscients sombres de ces deux artistes aux univers dont la beauté se conjugue en gris. A voir jusqu’au 11 juin. 

Pourquoi avoir nommé l’exposition Association Libre ?

Wilfried Histi : Ce titre ne semblait pas être une évidence au départ mais ça tombe finalement assez juste. C’est une association, dans le sens où l’on a découvert des correspondances, des oppositions dans nos travaux. Notre travail n’a pas du tout été dirigé, ça s’est fait de manière complètement libre, principalement sur place au moment de l’accrochage.

Frédéric de Petitville : Association Libre est quelque chose qui me parle d’entrée de jeu avant même l’exposition parce que je suis psycho-graphologue. La signification même de ce titre permet à l’autre de poser son regard sur les travaux d’une manière libre et méditative. Et lorsque l’on s’est rencontré on a vu que nos travaux pouvaient résonner spontanément.

Wilfried Histi : Dans nos deux travaux il n’y a pas la volonté de diriger le regard ou de donner une interprétation par rapport à chaque pièce mais de laisser le champ libre et ouvert.

Frédéric de Petiville : Il y a un côté à la fois champs libres et hors champs, particulièrement dans mon travail. Et, justement l’absence de représentation humaine dans ma peinture et sa représentation dans les sculptures de Wilfried résonne. Il y a une place indiquée par une banquette, un fil donc il y a forcément une présence humaine et comme elle n’est pas représentée elle s’exprime d’autant mieux dans la sculpture de Wilfried.

La rumeur dit que vous ne vous ne connaissiez pas avant de vous retrouver ensemble pour « Association Libre »

Frédéric de Petiville : Il faut se méfier des rumeurs ! Ce qui m’a frappé dans le travail de Wilfried quand je l’ai vu dans son atelier, c’est sa profondeur, c’est un travail très sérieux, c’est une certaine recherche d’authenticité dans l’expression du travail qui nous a amené à nous réunir spontanément.

Wilfried Histi: J’ai d’abord découvert le travail de Frédéric à travers des photographies. Et puis, on a commencé à voir des correspondances dans les couleurs, certaines matités, certaines matières, qui résonnent les unes par rapport aux autres, des questions d’échelles. Pour moi, cela a vraiment pris du sens au moment de l’accrochage, les choses se sont révélées à ce moment-là. L’effet est tel que l’on peut d’abord penser que certaines œuvres ont été pensées ensembles alors que ce n’est pas le cas.

Fréderic de Petiville: Ses sculptures viennent s’insérer entre mes travaux, s’intercaler dans le travail tout en laissant une respiration et une possibilité de questionnement. Dans le travail de Wilfried il y a beaucoup de cerveaux qui ont été sollicités au point d’être éclates comme les entrailles alors que moi j’ai peut-être une volonté de lisser ce qu’il y a de douloureux dans l’être humain.

Quel rapport entretenez-vous chacun avec la psychanalyse ?

Frédéric de Petiville : J’ai un rapport très étroit, presque passionnel à la psychanalyse. Depuis mes 18 ans, elle incarne d’une certaine manière le chemin qui mène à soi. Elle m’apparait comme un moyen indispensable de découvrir une partie de soi souvent immergée. Nous sommes obligés d’intérioriser beaucoup de choses, cette intériorisation mène souvent à la création de nœuds, des chaos… La possibilité de venir s’asseoir dans un fauteuil pour analyser nos ressenti me parait être un cheminement intéressant.

Wilfried Histi: Dans toute pratique artistique si l’on joue le jeu de l’honnêteté vis à vis de soi-même, je pense que le rapport à la psychanalyse, il est permanent. Je pense que mon rapport à la sculpture me permet d’exprimer certaines choses que je suis incapable d’exprimer par la parole, que ce soit de l’ordre de l’inconscient ou autre. Lorsque l’on est en psychanalyse, pour être vraiment efficace, il faut lâcher totalement prise. Et c’est justement cela que l’on retrouve dans ma pratique, je ne sais jamais entièrement ce que je vais créer mais je laisse venir les choses. On se laisse aller et puis on se trouve à créer des formes que l’on ne s’explique pas toujours. Il n’y a d’ailleurs pas une seule manière de lire ou interpréter une pièce, il y en a autant que de regards qui vont aller se poser sur l’œuvre en elle-même.

Etes-vous des hommes mélancoliques ? Etes-vous des hommes tourmentés ?

Wilfried Histi : Je pense que nous le sommes tous dans une certaine mesure, le montrer n’est pas toujours évident. C’est aussi qu’au-delà de ce qui m’habitesmoi, nous sommes dans un monde aujourd’hui assez violent et c’est ce qui me touche. Le bonheur ou la joie de vivre sont des choses que je préfère ressentir que de les montrer. Cette douleur-là a besoin de sortir et après ça résonne de manière différente pour chacun et, ce n’est pas forcement négatif d’être dérangé par certaines choses, c’est déjà qu’il se passe quelque chose. Le malaise, la violence de tous les jours qui n’est pas forcément palpable, je peux le ressortir et lui donner corps.

Frédéric de Petiville : Le tourment est souvent inhérent à la condition humaine, créer peut parfois justement mettre en lumière cet aspect tourmenté, ces formes. De mon côté, je dirais que j’ai davantage un coté mélancolique de naissance, c’est quelque chose que j’aborde avec une certaine esthétique et beaucoup de respect.

Pour l’un des voitures perdues, seules, pour l’autre des corps manquants. En voyant vos œuvres respectives, vous êtes-vous reconnus ?

Wilfried : Je suis incapable de le dire car Frédéric est quelqu’un que je découvre mais ce qui est certain c’est que la mélancolie je la ressens dans son travail, à travers ces grands espaces qui sont à la fois vides et habités. Pour moi, la présence humaine elle existe dans son travail, on a l’impression que soit, quelqu’un vient de quitter le tableau ou va venir l’habiter. J’ai l’impression aussi quand je regarde ses toiles que c’est le spectateur aussi qui fait présence humaine face au tableau. Alors oui, en effet il y a une certaine forme de mélancolie, de solitude aussi.

Frédéric : Lorsque nous nous sommes rencontrés avec Wilfried, nous avons constaté qu’il y avait dans nos travaux respectifs ces notion d’absence et de présence. Dans mon travail c’est plus compliqué que ça parce que l’on ne sait pas exactement si l’on part ou si l’on arrive, si la place est vraiment donnée à celui qui regarde. Parce que le travail de psychothérapeute que j’exerce, c’est aussi laisser sa place pour que l’autre y trouve la sienne, il n’est pas question de prendre sa place ou de faire à sa place mais de le renvoyer a quelque chose de lui qui va lui permettre de suivre son chemin et je pense que j’ai cette même approche pour la peinture. Le travail que je fais, il ne m’appartient pas vraiment, je pense que rien n’appartient vraiment à personne et il s’agit justement de ces espaces-là dans lesquels on peut se poser et se poser des questions. Les objets aussi ont une importance dans mon travail. L’homme en étant à l’origine, il y a dans chacun de ces objets quelque chose dont on a besoin, un repère… C’est entre autre pour cela que les objets du quotidien m’intéressent, notamment par cette notion artisanale, ce rapport direct à la matière brute. Cette même matière brute dont Wilfried fait surgir un crâne, des entrailles, il y a une certaine forme de chaos dans son travail qui fait penser à la mort et, je trouve, à une certaine continuité de l’existence.

Parlons un peu travail… Quels sont vos techniques et avez-vous déjà été tenté pour vous par la peinture et pour vous par la sculpture ?

Frédéric : En sculpture, je n’ai pas d’expérience, cette exposition a commencé à me faire réfléchir là-dessus justement… Lorsque je vois la correspondance possible entre deux êtres qui ne se connaissaient pas et ce qui rassemble leur travail, ça parle. Dans certains de mes tableaux, un en particulier je me dis qu’ils sont indissociables et à quel point cela a du sens d’avoir une figure humaine, ça m’a amené à réfléchir presque spontanément et trouver peut-être des extensions à mes tableaux pour le futur. Je viens de la peinture assez classique au départ, de l’huile plus précisément. L’huile qui permet d’être à la fois dans une certaine intensité avec de la matière et en même temps une nuance, parce que les mélanges avec l’huile sont infinis et la technique des glacis apporte sa contribution et elle permet entre autres d’aller faire des rehauts de lumière.
Le fait que je travaille beaucoup les couleurs sourdes a une certaine importance, je vais aller les réveiller comme des petites notes qui donneraient de l’espérance.

Wilfried : Je viens plutôt de la peinture sur photographie. Et depuis j’ai découvert ou redécouvert la terre. J’ai une amie qui est arrivée au sein du collectif dont je fais partie : Le Curry Vavart. Elle est donc arrivée avec son four à céramique et j’étais parti au début pour faire des pots pour mes plantes mais finalement j’en suis venu à faire complètement autre chose. Si l’on parle technique, c’est de la céramique, de la terre cuite, certaines pièces sont emailées, elles sont quasiment toutes enfumées, c’est la dernière étape de mon travail, je les dépose au-dessus du feu de manière à ce que la terre absorbe le noir de fumée. Il y a quelque chose un peu du rituel là-dedans depuis le façonnage de la terre à partir d’un matériau brut jusqu’à l’enfumage qui, pour moi est l’étape qui va leur donner vie. Il y a quelque chose de très primitif dans ce contact à la terre qui est à la fois ludique, charnel, la terre a sa propre volonté. J’ai une manière particulière d’envisager mes pièces, avec des accidents provoqués volontairement jusque dans le transport des pièces elles-mêmes. Il peut arriver qu’il y ait des choses qui se brisent, je me pose alors la question : est-ce que je me reconnais dans cette pièce qui est brisée et où il manque un bout ? C’est un peu comme nous les vivants quand il nous manque une partie de nous-même. J’envisage donc mes pièces comme des êtres vivants

Frédéric : Je ferais volontiers un rapprochement entre l’enfumage et l’assourdissement de la couleur pour mettre en avant la notion d’érosion qui va rejoindre la notion de nostalgie, mélancolie, l’homme vit et avec les événements qui viennent le fragiliser, le blesser mais aussi le renforcer. Mais lui faire subir l’épreuve du feu c’est aussi montrer que l’homme va être bousculé, entamé, tourmenté et il va continuer à vivre avec sa chair et continuer à vivre sa vie.

Jusqu’au 11 juin à la Pijma Galerie, 82 rue de Turenne, 12h-19H.

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Amelie Blaustein Niddam
C'est après avoir étudié le management interculturel à Sciences-Po Aix-en-Provence, et obtenu le titre de Docteur en Histoire, qu'Amélie s'est engagée au service du spectacle vivant contemporain d'abord comme chargée de diffusion puis aujourd'hui comme journaliste ( carte de presse 116715) et rédactrice en chef adjointe auprès de Toute La Culture. Son terrain de jeu est centré sur le théâtre, la danse et la performance. [email protected]

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