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L’école Rinpa et ses trésors

L’école Rinpa et ses trésors

04 novembre 2018 | PAR Laetitia Larralde

Le Musée Cernuschi, dans le cadre de Japonismes 2018, présente l’exposition Trésors de Kyoto qui nous fait découvrir un mouvement décoratif entre or et nature.

L’école Rinpa n’est pas une école au sens strict du terme. Les membres ne sont pas liés par un rapport de maître à élève, mais par une communauté de pensée aussi bien spirituelle qu’esthétique. Si les peintres japonais ont souvent introduit du symbolisme dans leurs œuvres, le style Rinpa se concentre plus sur l’image, sur une recherche de la beauté. Cette ligne directrice a été l’impulsion du mouvement : comment introduire la beauté dans le quotidien. Les intérieurs traditionnels japonais sont très dépouillés comparés aux intérieurs occidentaux, et il parait naturel de vouloir que les rares objets ou les cloisons soient traités avec raffinement et attention quand le vide autour d’eux les met inévitablement en avant.

Né à Kyoto au début du XVIIème siècle, le style Rinpa regroupe dès l’origine art et artisanat. Hon’ami Kôetsu, polisseur de lames de sabres, céramiste, laqueur et calligraphe, fonde en 1615 au nord de Kyoto avec l’autorisation du shogun une communauté d’artisans. Il collabore avec Tawaraya Sôtatsu, qui dirige un atelier de peinture essentiellement sur éventails et paravents, et tous les deux produisent tant pour la Cour impériale que pour les marchands aisés. Les shikishi, cartes carrées alliant calligraphie et dessin, sont un exemple particulièrement raffiné de leur collaboration, un rapport délicat entre texte et image.

Fait déjà rare en soi, le Musée Cernuschi réunit un nombre remarquable d’œuvres de Sôtatsu, dont on peut admirer la simplicité et la puissance d’évocation de ses motifs issus de la nature. Mais le vrai tour de force, qui tient presque du miracle, est de présenter les deux paravents de Sôtastu, Dieux du vent et du tonnerre, Trésor national appartenant au temple Kennin-ji de Kyoto, qui sort pour la première fois du Japon où il est très peu exposé. Les pigments juste posés sur un fond de feuilles d’or sont d’une fragilité extrême, bien que dans un très bon état de conservation. Pour ces raisons, les paravents ne resteront que quatre semaines à Paris avant d’être remplacés par d’autres œuvres de Sôtatsu.
L’exposition aura quatre rotations d’œuvres pendant ses trois mois d’ouverture afin de les ménager, mais permettant aussi d’en découvrir un plus grand nombre. Si l’éclairage général est pensé pour protéger les œuvres, il permet également de recréer la pénombre des intérieurs japonais avant l’apparition de l’électricité qui mettait si bien en valeur l’éclat de la feuille d’or. Ce matériau, très prisé par les artistes de l’école Rinpa, prend toute sa dimension esthétique, sa chaleur, quand une faible lumière vient jouer sur sa surface, renvoyant un scintillement doux.

Le style Rinpa a aujourd’hui encore ses membres, qui perpétuent l’usage des mêmes matériaux et techniques, appliqués à un même répertoire de motifs issus de la nature, de la littérature et du théâtre classiques. Mais si chaque génération rend hommage à ses prédécesseurs, reproduit leurs œuvres, c’est en travaillant avec leur propre sensibilité, ne tombant jamais dans la simple copie. On peut le noter dans les recueils de Sakai Hôitsu qui reprit les peintures de Kôrin pour en faire des xylogravures, ou dans la parenté entre les paravents aux iris sur fond d’or de Kôrin et Sekka.

Figures de proue de la deuxième génération du style Rinpa, les frères Ogata Kôrin et Kenzan ont donné le nom au mouvement (Rinpa, école de [Kô]rin), attribué à la fin du XIXème siècle, et fortement contribué à la reconnaissance du mouvement en Europe. Travaillant dans la lignée de Kôestu et Sôtatsu, sur des motifs décoratifs tant en céramique, peinture, laque ou calligraphie, avec des matériaux précieux, ils imposèrent un style épuré, aux couleurs soutenues et à la composition innovante.

L’exposition se conclut avec Kamisaka Sekka, dernier grand représentant en date de l’école, créant lui aussi avec son frère sur des supports et des techniques variés. Son travail sur le motif et ses compositions faisant preuve d’une maîtrise de l’équilibre entre le vide et le motif ont contribué à moderniser le design et à promouvoir les arts décoratifs au Japon, tout en redynamisant le mouvement Rinpa.

Les différentes générations d’artistes de l’école Rinpa présentées dans l’exposition sont toutes constituées par des collaborations. Si chaque artiste avait sa production propre, une création à plusieurs mains n’a jamais été exclue, preuve d’humilité dans la reconnaissance de ses limites et peut-être de la prédominance de la beauté sur l’ego de l’artiste.

L’exposition Trésors de Kyoto est une invitation à la contemplation, une parenthèse méditative où la recherche de la beauté débutée il y a plusieurs siècles résonne en nous de façon singulière, moderne et sereine.

Trésors de Kyoto – Trois siècles de création Rinpa
Du 26 octobre 2018 au 27 janvier 2019
Musée Cernuschi – Paris

Visuels : 1- affiche / 2- Tawaraya Sôtatsu, Dieux du vent et du tonnerre, Kennin-ji, Kyoto / 3- Ogata Kôrin, Le Poète chinois Bai Juyi (Hakurakuten), collection particulière / 4-Kamisaka Sekka et Kamisaka Yûkichi, Boîte à tabac à décor de feuille de lotus, Musée national d’Art moderne, Kyoto / 5- Kamisaka Sekka, Iris, collection particulière

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Laetitia Larralde
Architecte d'intérieur de formation, auteure de bande dessinée (Tambour battant, le Cri du Magouillat...)et fan absolue du Japon. Certains disent qu'un jour, je resterai là-bas... J'écris sur la bande dessinée, les expositions, et tout ce qui a trait au Japon. www.instagram.com/laetitiaillustration/

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