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Le Nouveau Festival à Beaubourg : venez vous perdre quand vous voulez, et penser l’oubli

Le Nouveau Festival à Beaubourg : venez vous perdre quand vous voulez, et penser l’oubli

20 février 2014 | PAR Geoffrey Nabavian

Simple, bien pensée, bien organisée, la configuration du Nouveau Festival 2014, manifestation d’art contemporain, permet au visiteur de la galerie Sud du Centre Pompidou de parfaitement se perdre. En se faisant absorber par une foule lors d’une conférence-performance se déroulant à la sauvage… En passant en cinq minutes de la sculpture la plus figurative au vide le plus total… En regardant se mouvoir des danseurs qui vont et viennent dans un grand espace et qui, parfois, viennent chercher des personnes du public pour leur raconter leur vie… Ou en empruntant le « train fantôme ». Un festival totalement ouvert, dans lequel le spectateur doit être en permanence surpris. « Doit », et non pas « peut », car tout est fait pour !

Nouveau festival 2014Allez, c’est le grand jour, direction la galerie Sud du Centre Pompidou. Surprise : on entre comme dans un moulin au Nouveau Festival. « C’est gratuit », nous répète-t-on. C’est qu’on ne veut pas le croire, on n’a pas l’habitude. Il est 14h30, peu de monde dans les espaces, c’est agréable, d’autant plus que les artistes s’activent déjà. Il en sera ainsi tous les jours de la semaine –sauf le mardi- jusqu’au 10 mars.
Incroyable : dans la première « salle », qu’est-ce qui nous accueille ? Une vieille gerberette. Qui a fait, à une époque, partie du « squelette » du Centre Pompidou. Elle est à présent brisée en plusieurs morceaux, salie par la terre et les herbes. Mais deux fois par jours, les médiateurs l’entretiennent. Histoire de la faire lutter encore un peu contre la marche du temps. Il est vrai : c’est l’oubli qui va être au cœur de cette cinquième édition du Nouveau Festival.

Conférence d’ouverture : sous le signe de Marcel Duchamp

Bernard Blistène fait son entrée… dans la première salle ! Point d’amphithéâtre pour les conférences : tout se passe au milieu des espaces d’exposition. Tiens, dans le public nombreux, on reconnaît Orlan, l’artiste conceptuelle.
Blistène, directeur du Musée d’art moderne compris au sein du Centre, inaugure le Festival, mais surtout l’exposition centrale, titrée « Allégories d’oubli », rassemblant des œuvres de divers artistes contemporains. Point de départ : une toute petite note manuscrite de la main de Marcel Duchamp, portant l’inscription « Allégorie d’oubli ». En fait, l’artiste traquait « l’infra-mince », constitué des différences les plus imperceptibles existant entre deux objets semblables, où de l’intervalle ouvert par le possible, tout simplement. Ce « texticule » exposé ouvre, il est vrai, bien des possibles quant à son devenir de bout de papier, et peut rappeler à celui qui le tient dans la main que l’oubli a différentes applications. « L’allégorie est à Marcel Duchamp ce que Suzette est à la crêpe », commente Bernard Blistène. Il donne le ton de l’exposition et du Festival, ouverts à tous les possibles, mais dans un format à taille humaine, qui peut amener à rire ou frissonner.

« Je veux faire le train fantôme ! »

En parlant de frisson, la première envie qu’on a est d’aller essayer le fameux « train fantôme » conçu par le réalisateur français Charles de Meaux. Alors on descend au niveau -1 et, oh surprise, on découvre deux immenses tubes d’un blanc immaculé. Des tubes qui peuvent rappeler l’architecture du Centre Pompidou. Quel est ce mystérieux « train fantôme » ? Un tunnel dans lequel on marche, tout au long duquel sont accrochés trente-cinq écrans très larges. Sur ces écrans, des vidéos filmées depuis… un train ! Des paysages défilent, et changent après quelques secondes.
Train fantome

Au premier coup d’œil, on est dérouté. Au deuxième, l’émotion vient. Un procédé très simple a cours sur les téléviseurs : l’image passe d’un écran à l’autre avec une demi-seconde de décalage. Alors l’impression du regard qui perçoit est bien rendue. Les vidéos sont très belles. On se met à marcher lentement et à se laisser envahir par ces images. On perçoit des détails. Ah, le paysage projeté a déjà changé. On continue. Tiens, un extrait de film surgit en surimpression. On comprend : on est en train de marcher dans un regard, en fait, ou dans une mémoire de regard. Très concluante, cette expérience.

L’exposition « Allégories d’oubli » : début en fanfare, fin qui égare

Après cette parenthèse quelque peu récréative, on désire aller se perdre dans les œuvres d’art contemporaines, qui ont pour thématique l’oubli. Ca commence fort : une installation autour de Pierre Huygue, et du vide laissé par sa dernière exposition au Centre, démontée en janvier ; une œuvre d’Arno Gisinger : des photos, sur trois murs, des meubles volés par les nazis aux huit familles juives de Vienne pendant la Deuxième Guerre mondiale, avec des vides laissés par les objets manquants –la plupart des cadres ne sont pas remplis, grand sentiment de vide du côté du visiteur ; les valises en béton du libanais Rayyane Tabet ; le « crayonnage » à faire soi-même du duo MashMish ; les expériences autour de tableaux volés de Sophie Calle ; le gallium fondu de Mario Garcia Torres… La suite égare plus : Jeremiah Day et son politicien, Meris Angioletti et ses diapositives de couleur… Frappent quand même les pin’s de Ryan Gander, et le mont Rushmore de Matthew Buckingham. Une exposition qui laisse l’air passer, en tout cas. Pas trop d’œuvres, on a donc le temps de les admirer.
Au milieu de l’après-midi, les gens s’assemblent soudainement : entre les œuvres, Mark Geffriaud se livre à un discours-performance d’une demi-heure sur la temporalité de l’œuvre d’art, en peignant sur le sol… avec de l’eau. Un peu trop bavard, mais caractéristique de l’esprit de l’expo. Ouvert et surprenant.

« Rétrospective » de Xavier Le Roy : danse loquace et malicieuse

Toutes ces infos donnent envie de bouger quelque peu. Depuis le matin, une dizaine de danseurs s’activent dans le plus grand espace de la Galerie Sud. Ils ont été des interprètes de Xavier Le Roy, danseur et chorégraphe formé d’abord en tant que chercheur en biologie, désireux ici de donner à voir tout son travail. Comment exposer la danse ? en l’interprétant à nouveau. Les danseurs exécutent donc des mouvements issus de ces spectacles. Et chacun a droit, durant trente minutes, de raconter sa vie aux visiteurs en présence. Ce soir, un interprète hollandais nous expose donc son parcours, ses voyages, ses amours… avec aisance et simplicité. Oui, l’humain prime.

On s’attarde un peu dans l’espace « Expérience FURKArt », à la découverte de l’hôtel suisse Furkablick, qui vit défiler de nombreux artistes contemporains de 1983 à 99. Et l’on se rend compte que le soir est déjà là.

Mario Garcia Torres : traquer les fissures

Mario Garcia torresAh tiens, les espaces se referment et l’on se retrouve dans la Petite salle pour écouter Mario Garcia Torres, en conversation avec Michel Gauthier. Il s’agit de conceptualiser l’art oublié : de scruter les idées inabouties des artistes, de contempler ce qui n’est pas. L’on définit l’art conceptuel par l’attention portée à l’idée, qui prime sur la réalisation. Sont projetés les slideshow « What happens in Halifax stays in Halifax », retraçant un projet de Robert Barry ; puis « The Transparencies of the Non-Act », une réflexion profonde à partir de la figure d’Oscar Neuestern, artiste « sans mémoire ». Mario Garcia Torres nous donne un aperçu de ces artistes de l’oubli et du secret, dont les œuvres s’esquissent, à peine, au bord d’un vide, d’un silence ou d’un blanc. Son œuvre très philosophique constitue sans aucun doute un temps fort de la réflexion sur l’oubli dans l’art. Davantage que la conversation – exercice périlleux ; tout semble dit dans les œuvres – ce sont donc ces deux projections qui retiennent notre attention. L’on s’en trouve hanté par un vide : l’art n’existe-t-il que lorsqu’il en reste des traces physiques, ou n’est-il pas justement cet éphémère, cet instant subsistant seulement dans la mémoire, soumis aux corrosions du temps, de l’erreur, de l’oubli ?

« La Face B » : le choix de Charles de Meaux le rigolo

Suit une « Projection surprise » en présence de Charles de Meaux, pour ouvrir le cycle de « La Face B », série de projections prévues tout au long du Festival. Cette séance est un collage de vidéos accessibles à tous (le cinéaste propose en « mode d’emploi pour (ré)activer la séance » tous les liens des vidéos projetées). L’on navigue d’une réflexion de John Cage sur le silence à la définition du bonheur d’Alfred Hitchcock, en passant par la très drôle évocation de Marcel Proust par Jean Cocteau ; par un extrait du Shining de Stanley Kubrick ou de conférences et entretiens de Gilles Deleuze, Michel Foucault ou Gaston Bachelard. Un coq à l’âne merveilleux qui se nourrit de la bonne humeur évidente de la salle, et la nourrit en retour. Tant de plaisir fut pris lors de cette projection qu’on en oublia finalement quelque chose : on en oublia le temps.

Puis on quitta le Centre heureux de l’enrichissement qu’on avait reçu. En sachant, chose importante, que l’on pouvait revenir « quand on voulait ». Que les portes étaient toujours ouvertes, et qu’il y avait encore beaucoup à voir avant d’oublier. Ou pas ?

Visuel : affiche du Nouveau Festival 2014 © Centre Pompidou

Visuel + Visuel Une : Le Train fantôme, Charles de Meaux © Centre Pompidou, Direction des publics, février 2014

Visuel : Mario Garcia Torres, The Shape of Memory, (And the Space of Forgetfulness), s.d. © Courtesy de l’artiste et Galerie Jan Mot, Bruxelles

Article de Geoffrey Nabavian avec la complicité de Justine Granjard

Infos pratiques

Les Cygnes
Théâtre du Palais Royal
centrepompidou

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