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Le noir, couleur du paradoxe

Le noir, couleur du paradoxe

15 juin 2020 | PAR Laetitia Larralde

Le Louvre Lens réouvre ses portes avec l’exposition Soleils noirs, ode à une teinte capable de réconcilier les principes opposés. Parcours dans l’histoire de l’art du noir.

Soleils noirs est une exposition résiliente. En effet, il ne restait que quelques jours de montage avant qu’elle n’ouvre, le 25 mars, mais elle a été stoppée net par le confinement. La crise sanitaire mondiale a tout figé, a obligé à décrocher certaines œuvres fragiles et a forcé à revoir la sélection initiale. Car la fermeture des frontières implique que les œuvres non plus ne peuvent pas voyager : certaines peintures polonaises du XIXème siècle, des œuvres de Vélasquez, ou encore des lithographies de Douglas Gordon sont restées coincées dans leurs pays d’origine.

Les équipes ont donc dû travailler pour combler les manques et réinventer l’exposition. Pari réussi grâce à un formidable élan de solidarité entre les musées qui ont ouvert leurs collections, ainsi qu’aux prêteurs qui ont permis la prolongation exceptionnelle de six mois de l’exposition.

Le noir pictural

Le thème du noir est très vaste, et certains de ses aspects ont déjà fait l’objet d’expositions, comme Peindre la nuit au Centre Pompidou Metz, ou Le modèle noir au musée d’Orsay. Ici, on se concentre sur la tonalité, le noir en tant que teinte dans l’art, et plus particulièrement dans la peinture. Autour de ce point central, les autres formes ne sont pas oubliées : photographie, vidéo, cinéma, sculpture ou installations viennent soutenir le propos.

Le parcours est thématique, et les différentes périodes se juxtaposent, de l’Antiquité à nos jours, mettant en relief l’universalité et l’intemporalité du thème. La scénographie du parcours utilise des couleurs fortes, évoquant les nuances et reflets du noir, mais aussi sa charge symbolique. Le noir de la nature a des pièces bleues ou vertes, le noir sacré est rouge-orangé, le noir social est violet et le noir contemporain, dépouillé de symbolique et utilisé pour ses qualités intrinsèques, s’expose sur fond de nuances de gris.

Le noir ressenti

Si l’art contemporain s’est ici émancipé des allégories, le noir provoque toujours un certain ressenti. Les premières associations que l’on fait sont celles qui réveillent nos peurs primales : la nuit, le vide, la cécité… Mais le noir est l’incarnation du paradoxe. Il réconcilie les contraires et à la nuit profonde associe la magie des étoiles comme Salt on Mina Mina de Dorothy Napangardi, transforme le vide en infini créateur, représente la misère comme le luxe.

En entrant dans l’installation Ende de Claude Levêque, on se rend bien compte de l’angoisse que provoque un espace noir qui nous prive de nos repères sensoriels. Que le noir puisse abriter monstres, vampires, sorcières et autres créatures menaçantes telles que loups, corbeaux ou araignées (celle d’Odilon Redon est devenue la mascotte de la visite pour les enfants) est dès lors une évidence. Le noir contient toutes nos peurs, concentre l’inconnu dans ses profondeurs et fait naître irréel et surnaturel.

Car le noir modifie la perception de ce que l’on connait. Le lac noir de La Solitude d’Alexander Harrison semble receler des profondeurs insoupçonnées, se dilater vers des mondes inconnus qui de jour n’existeraient pas, effacés par la transparence de l’eau. Ce que ce tableau nous fait également remarquer par sa rame lumineuse au centre de la composition, c’est que le noir et son interprétation sont intimement liés à la lumière.

Le noir et la lumière

Jusqu’au XXème siècle, le noir des peintres est un magnifique outil de contraste. Qu’il soit utilisé pour les ombres comme Emile Friant est ses Ombres portées ou en fond sur lequel vient se découper la lumière de la Vanité de Philippe de Champaigne, la cohabitation du noir et de la lumière fait que les deux existent et se mettent en valeur.

Avec le XIXème siècle et des peintres comme Manet s’amorce l’abolition du modelé, pour arriver au XXème siècle à l’abstraction. Mais même monochromes, les œuvres telles que celles de Soulages ou Lee Bae jouent avec la lumière à leur façon. Bien qu’elle ne soit plus présente dans la composition de la toile, c’est bien la lumière environnante qui fait vibrer le noir et sa matière.

Le noir social

Les couturiers contemporains eux aussi savent jouer des effets de matière du noir. Depuis Chanel et sa petite robe noire, c’est devenu un exercice de style, ainsi qu’une marque d’élégance. Mais le port des vêtements noirs n’est pas aussi ancien qu’on pourrait le croire. Le noir du deuil ne date que du XVIème siècle, en lien avec la mode de la cour des Habsbourg qui fit du vêtement noir un symbole tant d’austérité et de valeur morale que de luxe, la teinture noire étant coûteuse et difficile. Aujourd’hui encore le paradoxe du noir est toujours vivace, en porter peut aussi bien être chic que contestataire.

Soleils noirs est également une exposition en lien avec son territoire. Le parcours s’ouvre sur un fossile houiller qui nous rappelle à la fois que le musée repose sur un terril et l’anniversaire de la découverte d’une veine de charbon à Fresnes-sur-l’Escaut il y a trois cents ans. Au XIXème siècle, le noir est ainsi devenu la couleur de l’industrie et de ses énergies fossiles. Entre or noir et gueules noires des mineurs, toujours cette même ambivalence.

Le noir est une teinte polyvalente, à tel point qu’il en deviendrait insaisissable. Symbole du néant et de la fertilité, de la richesse et de la misère, des démons de l’enfer et de la passion des saints, il est au final comme l’univers : un grand vide noir qui englobe et regroupe tout. Quoi de plus fascinant ?

Soleils noirs
Du 10 juin 2020 au 25 janvier 2021
Accès gratuit jusqu’au 30 juin 2020
Louvre Lens

Visuels : 1- La solitude, Alexander HARRISON – Vers 1893, Huile sur toile, H. 105 ; L. 171,2 cm – Musée d’Orsay – Paris © RMN-Grand Palais musée d’Orsay – Hervé Lewandowski / 2- De regenten van het Spinhuis, Nicolaes Eliasz PICKENOY – 1628, Huile sur toile, H. 178 cm ; L. 233 cm – Amsterdam Museum © Amsterdams Historisch Museum / 3- Peinture 202 x 453 cm, 29 juin 1979, Pierre SOULAGES – 1979, Huile sur toiles, H. 203 cm ; L. 453 cm – Centre Pompidou – Musée national d’art moderne – Paris © Centre Pompidou, MNAM-CCI, Dist. RMN-Grand Palais Philippe Migeat © ADAGP, Paris / 4- Portrait de Berthe Morisot à l’éventail, Edouard MANET – 1874, Huile sur toile, H. 61 cm ; L. 50,5 cm – Palais des Beaux-Arts – Lille. Institution propriétaire : Musée d’Orsay – Paris © RMN-Grand Palais musée d’Orsay – Hervé Lewandowski / 5- Saint Vincent, Théodule RIBOT – Vers 1860, Huile sur toile, H. 98 cm ; L. 130 cm – Palais des Beaux-Arts – Lille © RMN-Grand Palais – Philippe Bernard

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Laetitia Larralde
Architecte d'intérieur de formation, auteure de bande dessinée (Tambour battant, le Cri du Magouillat...)et fan absolue du Japon. Certains disent qu'un jour, je resterai là-bas... J'écris sur la bande dessinée, les expositions, et tout ce qui a trait au Japon. www.instagram.com/laetitiaillustration/

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