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Le Montmartre de Toulouse-Lautrec

Le Montmartre de Toulouse-Lautrec

24 novembre 2014 | PAR Stéphane Blemus


Derrière l’imagerie populaire mythifiée et aseptisée, le Montmartre de la Belle Epoque est une tour de Babel où se croisent miséreux et courtisanes, malfrats et artistes, ouvrières et bourgeois. Des établissements de galanterie aux obscurités de la Butte, tour d’horizon sans fard de ce phare parisien.

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Montmartre, du rutilant hédoniste au bazar des lorettes

La Belle Epoque, période de révolution industrielle, culturelle et sociale entre la fin du XIXème siècle et la Première Guerre Mondiale, est propice à tous les fantasmes et à toutes les réécritures. La belle légende de Montmartre, selon le chroniqueur André Warnod, « c’est la légende des belles amours, des idylles au clair de lune des amoureux sans le sou, de la misère couronnée de roses, et des aimables filles dont le cœur est une marguerite qu’on effeuille, et la vie une éternelle chanson. »

Seulement, en ce temps là, Montmartre était un territoire en marge du centre-ville, sans hipsters mais avec des gangsters, sans bobos mais avec des mendigots. A l’atmosphère plus proche des quartiers chauds que du quartier latin. La Place du Tertre d’aujourd’hui, propre, accessible par funiculaire et remplie de touristes iPads à la main rend peu compte du Montmartre bordélique, sombre et explosif du temps de Toulouse-Lautrec.

Montmartre rassemble deux quartiers aux identités dissemblables. Le Haut Montmartre est le centre historique, vital, embryonnaire de Montmartre, rassemblant son Sacré-Cœur, sa Place du Tertre, son Moulin de la Galette, ou encore sa Rue des Abbesses. Quant au Bas Montmartre, il est le lieu des mille et une douceurs nocturnes : Moulin Rouge, Place Pigalle, Cabaret Bruant, Taverne des Truands… Les hauteurs étaient le carrefour des artistes et de la bohème, le bas une grande foire illuminée la nuit où les passions des hommes étaient assouvies.

Joseph Kessel peut témoigner de cette dualité du quartier. Habitué au luxe et rites des temples oniriques de la nuit, il a fréquenté peu à peu le Montmartre des boxeurs, des faux-monnayeurs, des déclassés. « Un autre Montmartre, [écrit-il en 1932], celui que ne montrent pas les guides et que ne désignent pas les indicateurs du plaisir, un Montmartre mouvant et dangereux qui se renouvelle selon le hasard des rixes et des rafles de police, un Montmartre obscur, que frôle chacun de ceux qui vont s’amuser dans les restaurants étincelants. »

Le Montmartre populaire de Toulouse-Lautrec en tête d’affiche

Ce rassemblement trouble entre ces deux voisins, le Haut Montmartre, pauvre et bohême, et le Bas Montmartre, magnétique et interlope, nous est conté à travers les illustrations, réclames et peintures de Toulouse-Lautrec. Comme ses contemporains Steinlen, Willette, Forain et Raffaëlli, Henri de Toulouse-Lautrec a magnifié ce Montmartre du début de siècle, réceptacle de personnalités de toutes sortes. Tout ce qui n’est pas ordre établi semble s’y être donné rendez-vous, notamment des individus en quête de liberté des mœurs et des plaisirs.

Toulouse-Lautrec est de ceux-là. Exhibitionniste, noctambule et débordant d’énergie – à tel point que les prostituées le surnommeront « la Théière » ou « la Cafetière » en hommage à ses érections de tendance priapique –, Henri de Toulouse-Lautrec est passionné par le savoir vivre montmartrois. Arrivé étudiant en art dans le quartier, jeune aristocrate provincial loin de sa famille, il s’intéresse très vite aux thèmes naturalistes. Son slogan : « faire vrai et non idéal ». Il dépeint à travers son œuvre les divertissements citadins nocturnes – fréquentant assidument les Moulin-Rouge et autres cabarets et maisons de plaisir – et peint les exclus de la société – prostituées, alcooliques, ouvriers.

Successeur de Jules Chéret, artisan ayant inventé l’affiche publicitaire en couleurs, Toulouse-Lautrec popularise la « réclame », aux effets de propagande indéniables, et s’impose comme le plus novateur et original des affichistes. Ses sujets de prédilection sont notamment, outre les prostituées, les danseuses du Moulin Rouge et des cabarets aux noms évocateurs : « La Goulue », « Grille d’Egout », « Jane la Folle »… Leurs noms et leurs corps dénudés, tracés de la main de l’artiste, sont placardés sur les murs. Tout Paris et le Tout-Paris en parlent.

Toulouse-Lautrec, Montmartre et les femmes

Les femmes sont un sujet fondamental pour Toulouse-Lautrec, comme pour le Montmartre d’alors. Elles sont au centre de toutes les attentions et de toutes les tensions. Pour gagner quelques sous, nombre d’elles vendent à Montmartre leurs charmes, leurs jeunesses, l’usage de leurs corps. Une réalité tarifiée qui tranche avec l’imaginaire romantique de la Butte. Atteint d’infirmité – une maladie osseuse rare –, Toulouse-Lautrec cherchera toute sa vie le réconfort dans les bras de grisettes et de courtisanes, et dans la vision des danseuses de French cancan, belles de nuit.

L’exemple de la plus célèbre des danseuses de French-cancan du Moulin Rouge, au doux sobriquet de « La Goulue », égérie de Toulouse-Lautrec, est symptomatique de cette époque. Née Louise Weber en 1866, la Goulue est passée de bouquetière puis blanchisseuse à modèle pour artistes et danseuse. Débauchée à l’Elysée Montmartre, elle devient pendant des années l’étoile du Moulin Rouge, avant d’en partir pour tenter sans succès de rechercher bonne fortune ailleurs. Immortalisée dans tableaux et affiches de Toulouse-Lautrec, elle se raccrochera toujours à cette image éternelle d’elle-même. Jusqu’à sa déchéance où, finissant clocharde et alcoolique, elle en fut réduite à tenter de vendre cacahuètes, cigarettes, lacets et papier d’Arménie sur divers étals dans les rues. Avec en toile de fond, posés sur des tréteaux, des panneaux décoratifs sur ses heures de gloire commandés à l’artiste, théâtre dans le théâtre. Histoire d’ignorer le présent sordide avec les images du passé glorieux.

Toulouse-Lautrec est également amateur de maisons closes et de prostituées. Dans son Montmartre de 1925, Jean Gravigny écrit que « les établissements de femmes mettent tous les genres d’amour à la disposition de toutes les bourses. » La présence de prostituées rassurait le peintre, lui qui, comme le notait son ami Maurice Joyant, « armé d’une petite canne en merisier à bec de corbin, attirait les regards. Les gens regardaient avec étonnement ce nain chevauchant un gros nez, les lèvres lippues, la barbe noire et embroussaillée ». Montmartre était un espace de travail où, fait rare alors, les femmes pouvaient parvenir à s’émanciper de la tutelle financière des hommes, mais rarement sans soumission préalable à leurs désirs.

Le Montmartre des bas-fonds voisin du Montmartre des barons

Les lieux mythiques de Montmartre sont eux aussi teintés par cette histoire éloignée des cartes postales hollywoodiennes. Vers la fin du XIXème siècle, le Moulin de la Galette était assez mal fréquenté. Les coups de feu ou les rixes étaient fréquents. Bouquetières ou proxénètes « facilitaient » à ses environs les relations hommes-femmes. Dans le Bas Montmartre, la Taverne (puis le Cabaret) des Truands (rebaptisé aujourd’hui Théâtre des Deux Anes) n’était pas très éloignée du Cabaret des assassins.

En marge de la légalité, toutes sortes de commerces s’organisaient dans l’environnement montmartrois. Les « chasseurs », par exemple. Les ouvreurs de portières ont longtemps été des mendiants. Mais, devenu lucratif, cette activité s’est professionnalisée et fut vite accaparée par des employés des établissements de luxe de Montmartre, dénommés chasseurs, « se disputant l’aubaine de l’étranger ». Surnommés les Messagers de Vénus, les chasseurs sont prêts à se charger de toutes besognes, y compris et surtout des plus délicates : billet doux, bouquet de fleurs, recommandations. Toutes tâches réalisées avec la plus grande habileté. Les métiers réguliers sont délaissés par nombre de jeunes du quartier pour devenir chasseurs. Souvent l’activité de chasseur rejoint celle de trafiquant de stupéfiants. Et souvent sont-ils arrêtés en possession de paquets de cocaïne.

Les lieux de sortie rassemblent eux aussi une faune ô combien hétéroclite. Jeunes rapins et chansonniers soiffards de la Butte viennent boire à deux tablées de notables et d’ « hommes obscurs » – comme les nomme Jean-Baptiste Clément, auteur du « Temps des cerises » en 1866, chant des communards et hymne de la Commune libre du Vieux-Montmartre –. Marlous, courtisanes, grisettes, lorettes, amateurs de coco parlant le javanais, corydons hédonistes, bourgeois, malfrats… tous se côtoient le soir venu.

Est relégué à l’extérieur de ce monde là le Montmartre le plus populaire, celui des marchands de peaux de lapins, chiffonniers, marchands de quatre-saisons, ferrailleurs, petites ouvrières et miséreux. Une fois le soleil couché, les rapins – artistes sans le sou – tentent de trouver un marchand de sommeil bienveillant, comme les Bouscarat, propriétaires du café-restaurant éponyme de la Place du Tertre, selon l’auteur du « Guide secret des plaisirs parisiens » de 1906, Victor Leca. On paie ses tournées à coups de pinceaux ou à gorge déployée. Pas de Restos du Cœur mais la vente des repas achetés aux restaurants du coin par la marchande d’arlequins. Montmartre est remplie, comme le souligne le peintre Edmond Heuzé, de personnes « en situation financière provisoirement délicate ».

La légèreté avec laquelle est présenté le passé sinueux et complexe de Montmartre est sans doute due à son isolement relatif de Paris. Isolement qui a renforcé son identité propre et la revendication progressive d’une citoyenneté montmartroise, avec la création en 1922 de la Commune libre de Montmartre. Ce qui arrive à Montmartre reste à Montmartre. 150 années après la naissance de Toulouse Lautrec, Montmartre demeure « une île des airs, au dessus d’une tempête », pour reprendre l’expression de Pierre Louÿs.

Pour aller plus loin :

• Jehan Mousiner, « Pavés et Hommes de la Butte Montmartre », Solarama, 1978
• Philippe Mellot, « La vie secrète de Montmartre », Omnibus, 2008
• Joseph Kessel, « Nuits de Montmartre », Les Editions de France, 1932
• Les Affiches de Toulouse Lautrec, Editions André Sauret/Editions Michèle Trinckvel, 1992
• Henri de Toulouse-Lautrec, « Correspondance », Gallimard, 1992
• Victor Leca, « Guide secret des plaisirs parisiens », Chaubard, 1906
• Richard Thomson, Phillip Dennis Cate, & Mary Weaver Chapin, « Toulouse-Lautrec and Montmartre », avec l’assistance de Florence E. Coman, Finaliste du 2006 Alfred H. Barr, Jr. Award, College Art Association
• Pierre-André Hélène et V. Hélène, « Toulouse-Lautrec à Montmartre », Vogele, 2003

Visuel : ©Toulouse-Lautrec, Henri de — The Yorck Project: 10.000 Meisterwerke der Malerei. DVD-ROM, 2002. ISBN 3936122202. Distributed by DIRECTMEDIA Publishing GmbH.

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