Expos

« La Ronde » et « Le Temps des Collections » ou le musée comme terrain de jeu

« La Ronde » et « Le Temps des Collections » ou le musée comme terrain de jeu

09 février 2019 | PAR Magali Sautreuil

Comme chaque année, les musées de la métropole Rouen Normandie bousculent leurs habitudes pour vous inviter à les découvrir autrement, dans le cadre de la quatrième édition de La Ronde et de la septième du Temps des Collections.

Démarches innovantes et intelligentes, La Ronde et Le Temps des Collections constituent deux temps forts des musées de la métropole rouennaise. Non seulement, ils créent des conditions propices à la découverte et au renouvellement de notre regard sur l’art contemporain et les collections permanentes des musées, mais elles encouragent également la création artistique et la curiosité du public.

La Ronde offre en effet aux artistes actuels la possibilité d’investir les musées de l’agglomération rouennaise. En créant un dialogue entre les œuvres anciennes et contemporaines, elle leur permet d’interroger les collections permanentes et la muséographie habituelle. Quant au Temps des Collections, il propose à ces mêmes musées de repenser la présentation de leurs collections sur un thème donné, ce qui permet aux visiteurs et aux institutions de porter un regard neuf sur leurs œuvres. Il leur donne également l’occasion de faire état des découvertes récentes et de valoriser les collections qui sommeillent dans les réserves.

Afin d’inciter le public à se rendre dans l’ensemble des musées de la métropole, ces deux événements ont décidé de miser sur la solidarité interprofessionnelle et leurs réseaux. Ainsi connectés, ils peuvent bénéficier des savoir-faire de chacun et  mutualiser leurs moyens (financiers, humains…). Libre ensuite aux visiteurs de les découvrir en une seule fois ou au gré de leurs envies !

Si l’art contemporain vous passionne, sachez que La Ronde se décline aussi en une revue. Pratique, celle-ci pourra vous servir de livret de visite.

Chaque personne ayant sa propre sensibilité artistique, les œuvres susceptibles de vous émouvoir différeront sûrement des nôtres. Mais pour le savoir, il vous faudra participer à La Ronde !

En ce qui nous concerne, quatre œuvres ont retenu particulièrement notre attention.

La première est une série de sept photographies en couleur, intitulées All Star, réalisées par Valérie Belin et proposées par la galerie Natalia Obadia. Exposées dans le cabinet Sud du musée des Beaux-arts de Rouen, elles s’intègrent parfaitement aux collections du musée, puisqu’il s’agit d’une galerie de portraits. Le ton est assez solennel. Toute notre attention se concentre sur ces tableaux, que des cimaises prune, assez sombres, et un éclairage tamisé, mettent bien en valeur. Toutes les photos présentent de très belles femmes, au style un peu rétro et à l’expression grave. À l’instar des gravures de mode, elles semblent inaccessibles, enfermées dans un monde qui leur est propre. Leur attitude tranche avec l’univers pop et coloré dans lequel elles évoluent. Leur enfermement mental est cependant peut-être volontaire. Il pourrait traduire une volonté de se protéger du bourdonnement incessant de la société, matérialisé par les extraits de comics, ou bien, leur épuisement psychique… Nul ne saurait dire…

De non-dits, il est aussi question dans la seconde proposition qui nous a séduits. Seule œuvre en extérieur, l’installation Damnatio Memoriae de l’artiste autodidacte Rero, proposée par le Hangar 107, est lourde de sens. Située dans le square André-Maurois, devant le musée des Antiquités, elle nous rappelle l’origine de cette démarche politique, qui vise à effacer toute trace d’un personnage public. Si l’évocation de cette pratique de la Rome antique est parfaitement appropriée au lieu, elle n’est pas sans créer un paradoxe, puisque l’une des missions principales des musées est de sauvegarder le patrimoine et la mémoire des hommes, ou du moins, une partie… Mais cette étrangeté n’en est pas forcément une, l’installation de Rero offrant plusieurs sens de lecture. En effet, en observant l’œuvre de plus près, on s’aperçoit que l’inscription est barrée, non pas dans l’intention d’annuler les effets de cette sanction, mais plutôt pour revendiquer ce droit à l’oubli, dont Internet nous a privé… Cette œuvre en est d’ailleurs le parfait manifeste, puisque l’acier qui la compose finira ronger par le temps…

Ce qui ne sera sûrement pas le cas des ferronneries conservées au musée Le Secq des Tournelles ! Insolite, ce dernier est situé à l’intérieur d’une ancienne église. À peine a-t-on franchi le seuil de cet étrange lieu que nous voici plonger dans une sorte d’hétérotopie, célébrant l’union de la pierre et du métal. C’est au sein de cet univers que prend place La troisième calamité de Simon Boudvin, sur proposition du SHED. Inspirée des ouvrages des serruriers d’Hanoï, où l’artiste était en résidence en 2016, dans le cadre du programme Hors les murs de l’Institut français, cette série reprend les motifs des grilles, qui recouvrent les portes et les fenêtres de la capitale vietnamienne. L’intérêt de Simon pour ce type d’ouvrage s’explique, d’une part, par sa formation architecturale et, d’autre part, par le fait qu’il s’agisse d’un style autogénéré, qui se transmet de génération en génération. En effet, alors que l’architecture des bâtiments est assez anarchique, les grilles d’Hanoï témoignent d’une certaine unité et répondent toutes à une même logique géométrique, alors qu’il n’existe ni école ni formation à proprement parler ! Celles de l’artiste ont trouvé leur place parmi les autres ouvrages métalliques, tout en nous proposant une ouverture sur le monde et d’autres cultures. Peut-être ne les remarquerez-vous même pas, tant elles se fondent parmi les autres collections.

Pour vous aider, sachez qu’elles sont accrochées non loin de leurs relevés graphiques, que l’on aperçoit au fond de l’église. Imprimés sur du papier coloré au format A0, ces posters sont un clin d’œil de l’artiste à sa formation d’architecte et apportent un peu de couleur et de fantaisie à l’édifice, tout comme les robes métalliques de Paco Rabanne.

Présentées dans le cadre du Temps des Collections, celles-ci occupent la partie centrale du musée. Disposées sur un podium blanc, elles nous donnent l’impression d’assister à un défilé de mode. À la fois rétro et avant-gardistes, ces robes ont étonnamment un côté très sensuel. Les plaques métalliques articulées, dont certaines sont constituées, laissent en effet transparaître par endroit la peau nue de leur mannequin… Un pari osé, audacieux et réussi par ce « métallurgiste de la mode » !

Un autre parti pris, assez culotté, nous a également charmé : celui de Stracci, de Stefano Bianchi, proposé par le centre photographique Rouen Normandie. Au premier étage de la Fabrique des Savoirs d’Elbeuf, dans la salle des machines, sont suspendues de sublimes photographies de 20 cm x 25 cm, présentant de magnifiques camaïeux de couleurs. L’approche, minimaliste et précise, permet de sublimer de vulgaires serpillères, en révélant la richesse de leur matière et de leur assemblage. Le sujet de ces photographies et les fils de suspension en laine entrent ainsi en résonnance avec l’histoire des lieux, ancienne usine de textile. Leurs cadres métalliques non polis rappellent les machines qui les entourent.

Vous pourrez ensuite poursuivre votre visite en découvrant l’exposition Drap de laine : utile et sublime, présentée dans le cadre du Temps des Collections. Comme avec les photographies de Stefano Bianchi, la matière est au cœur du dispositif. Vous pourrez non seulement exercer votre doigté en tentant de reconnaître les différents types de laine, mais aussi vous improviser maître tisserand (si vous parvenez à utiliser correctement le métier à tisser, bien entendu !). Une manière ludique de comprendre la fabrication des textiles et d’apprécier davantage les vêtements exposés. Certains derniers sont signés par des créateurs. Les plus importantes manufactures d’Elbeuf, telles que Blin et Blin ou Prudhomme, comptaient en effet parmi leur clientèle de grands noms comme Lanvin, Hermès, Dior, ou Courrèges, qui on su mettre à l’honneur le drap d’Elbeuf pour leurs collections de prêt-à-porter et pour leurs créations de haute couture !

Décidément, les musées de la métropole Rouen Normandie n’ont de cesse de nous surprendre. D’ailleurs, il se pourrait qu’un jour prochain, La Rondese tienne au printemps ou en été, afin que les artistes puissent investir les jardins…

4ème édition de La Ronde, 13 artistes contemporains, 8 huit lieux au sein de l’agglomération rouennaise, du 25 janvier au 25 mars 2019.

7ème édition du Temps des Collections : Fashion, la mode dans les musées métropolitains Rouen Normandie, six expositions à découvrirdu 7 décembre 2018 au 19 mai 2019.

Visuels : Affiches officielles et photographies de Magali Sautreuil

Suresnes Cité Danse 2019 : Quand la danse hip-hop joue aussi la carte du métissage musical
« Ils vécurent heureux et n’eurent pas d’enfants », avoir le choix de ne pas enfanter
Magali Sautreuil
Formée à l'École du Louvre, j'éprouve un amour sans bornes pour le patrimoine culturel. Curieuse de nature et véritable "touche-à-tout", je suis une passionnée qui aimerait embrasser toutes les sphères de la connaissance et toutes les facettes de la Culture. Malgré mon hyperactivité, je n'aurais jamais assez d'une vie pour tout connaître, mais je souhaite néanmoins partager mes découvertes avec vous !

Publier un commentaire

Votre adresse email ne sera pas publiée.

Votre adresse de messagerie ne sera pas publiée. Les champs obligatoires sont indiqués avec *