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« La fabrique du romantisme » ou L’âme vagabonde du romantisme au Musée de la vie romantique

« La fabrique du romantisme » ou L’âme vagabonde du romantisme au Musée de la vie romantique

19 octobre 2014 | PAR Franck Jacquet

Le Musée de la vie romantique propose pour la rentrée et jusqu’au 11 janvier prochain une exposition doublement centrée sur le thème du voyage et la personne de Charles Nodier, lesquels se rejoignent aisément pour expliquer quelques-unes des lignes de force du mouvement de la Nouvelle Athènes durant le premier XIXe siècle. Aussi désarticulée qu’elle soit, l’exposition présente néanmoins un réel intérêt pour qui connaît bien ou cherche à mieux connaître le topo romantique du voyage.

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Qu’il est difficile de mener le promeneur…
Le parcours de l’exposition se déroule comme à l’habitude entre les charmants petits bâtiments qui constituent le musée. Le problème est que le visiteur perçoit mal la continuité entre les différentes sections. On débute par un aperçu de Charles Nodier, chef de file s’il en est des romantiques dans les premiers cénacles qu’il anime largement. Dans le décor d’un salon de la Nouvelle Athènes les toiles, portraits caricaturaux ou documents relatant cette vie du premier romantisme des années 1820-1830 doivent restituer ces sociabilités ponctuées de bals masqués, si chers à Musset ou Hugo, de dîners ou de séances de débats. Les femmes, notamment la fille du maître du lieu Marie Nodier, jouent un rôle jugé comme important par les cartels explicatifs… Ils semblent oublier combien les femmes étaient encore plus centrales dans les salons de la fin de l’Ancien Régime ou même encore de la période impériale. Le problème est que le tout aboutit plus à une juxtaposition qu’à une recréation et encore moins une immersion dans le salon. Qui lira les littérateurs et critiques de l’époque ou même reprendra Hugo, Delacroix ou Dumas comprendra mieux ce qui s’y jouait et qui était si déterminant pour remettre en cause l’esthétique néo-classique n’en finissant plus de se réinventer pour perdurer.
La seconde section met à proprement parler le sujet au cœur du parcours : ce sont les Voyages pittoresques et romantiques dans l’ancienne France, projet éditorial majeur du romantisme et plus largement de la France du XIXe siècle censé répertorier les curiosités mais aussi in fine les caractéristiques des paysages français, leur beauté, presque leur « âme ». Une équipe d’artistes autour de Nodier et du baron Taylor s’est consacrée quatre décennies à parcourir les régions pour retracer à force de milliers de lithographies un immense portrait. Le choix des planches est particulièrement représentatif de l’ensemble de l’œuvre : paysages, descriptions de monuments historiques, présence de la population locale par quelque personnage typique, parfois habillé à la manière de l’époque de construction du bâtiment… Les illusions romantiques pour restituer le monde gothique de telle cathédrale ou citadelle fortifiée sont plus qu’anecdotiques en ce qu’elles reflètent, par le dessin, la réécriture du passé et son fantasme. Une ritournelle typique du romantisme… cette section, où le monumental des volumes et des lithographies impressionne, est la plus forte de l’exposition.
La dernière partie porte, un peu confusément, sur la portée des Voyages pittoresques. Plusieurs tableaux romantiques sont présentés comme directement influencés par l’entreprise. Plus que de la « Belle Ecole », on voit des peintres moins connus mais représentatifs de la production romantique : Charles-Marie Bouton, Millin du Perreux et bien d’autres sont là… On perçoit bien l’influence des Voyages pittoresques dans les paysages romantiques, dans la fascination pour les ruines et les lieux délaissés par le classique. L’exemple le plus éclatant est la célébration orléaniste sise dans les ruines de Pierrefonds dont la Monarchie de Juillet précisément débute la restauration sous l’égide de Viollet-le-Duc. Au-delà, on est un peu gêné par le lien un peu trop appuyé tracé entre les grandes lithographies et ces peintures ou même les décors de théâtre d’alors. Autant que des reprises, des motifs répertoriés par les Voyages pittoresques, les toiles des années 1830 et même 1840 encore participent de cette collecte du paysage français. Ce n’est que par la suite réellement que les beaux-arts comme les arts décoratifs synthétisent les apports par différents répertoires et dictionnaires de motifs qu’on remploie parfois à l’excès. Mais cela, c’est l’éclectisme et on n’y est pas encore…
Trois sections donc, mais des transitions faibles et un ensemble dont la cohérence n’est pas aisément identifiable. La seconde partie est la plus forte mais aussi la plus inattendue.

Les Voyages pittoresques, là où la nation cherche son âme
Que retenir de cette entreprise avec un peu de recul ? Le propos insiste sur le souhait de collecter ou de préserver le patrimoine de la nation qui commence à poindre et qu’incarnent notamment Mérimée ou Viollet-le-Duc. Alors que nos voisins continuent de chercher les sources de leur génie national dans les contes populaires ou les folklores locaux, la France au même moment semble chercher à retrouver son essence en s’éloignant du répertoire classique et néo-classique dont l’art impérial n’a été qu’une énième « resucée ». On ne peut passer à côté de la dimension contemplative portée sur les particularités des lieux retranscrits, où d’ailleurs s’inscrivent souvent des hommes et des femmes censés être représentatifs de cet environnement. Avant la géographie vidalienne de la fin du siècle, il est incroyable de voir combien elle est préparée par les Voyages pittoresques car chaque lithographie insère l’homme dans son milieu, les deux étant en dialogue permanent, sans déterminisme pour autant (ceci étant plus souvent réservé aux approches d’outre-Rhin). Plus qu’une volonté encyclopédique donc comme le note l’exposition, on doit plutôt penser à une immense idiographie de la France, par des milliers de morceaux, comme le firent par la suite les géographies régionales restituant d’innombrables milieux de vie.
La contemplation contenue dans les lithographies et les toiles rappelle bien évidemment, aussi, l’aspiration au soi, l’attention portée au sensible des romantiques. Les figures sont autant d’interrogations sur le fait de savoir d’où viennent les sentiments qu’ils soient bons ou mauvais…
L’enquête « photographique » et ses prolongements rappellent donc un vecteur de l’affirmation du sentiment d’appartenance à la nation, les Voyages pittoresques connaissant une large diffusion dans l’opinion se structurant au même moment par une presse quotidienne en plein développement (ce que l’exposition passe quelque peu sous silence…).

L’exposition vaut donc surtout pour les grandes lithographies de particularités paysagères, de ruines ou monuments médiévaux suscitant un accaparement de l’âme de ceux qui y sont représentés. Elles rappellent combien le romantisme lui-même a été influencé par la quête patrimoniale de la Monarchie de Juillet cherchant une légitimité qu’elle perd au fur et à mesure qu’elle échoue à conserver le soutien des notables ruraux… C’est aussi toute une production un peu oubliée et négligée par rapport à la Belle Ecole des Delacroix, Géricault ou Rousseau. Le mérite du Musée de la vie romantique est de la resituer dans le siècle et dans la production de l’époque, même si sa portée n’est pas toujours explicitée dans les meilleurs termes.

Visuel 1 – La fabrique du romantisme – Léon Jean-Baptiste Sabatier – Rochers de l’Aiguille, 1833 – Voyages pittoresques et romantiques dans l’ancienne France, Languedoc, 1837 © Paris, Fondation Taylor / Thomas Hennocque

Visuel 2 – La fabrique du romantisme – Alexandre Louis Robert Millin du Perreux, Jeanne d’Arc au château de Loches, 1819 © Musée des Beaux-Arts de Tours

Visuel 3 – La fabrique du romantisme – Pharamond Blanchard – La Tour penchée de Soyons, Languedoc, 1834, vol. 2, part. 2, pl. 322 © Paris, Fondation Taylor / Thomas Hennocque

Visuel 4 – La fabrique du romantisme – Jean-Baptiste Isabey – Escalier de la tourelle du Château bibliothèque de l’Arsenal d’Harcourt, 1827 © Musée Thomas Henry / D. Sohier

INFORMATIONS PRATIQUES :
Musée de la vie romantique
La Fabrique du Romantisme
Charles Nodier et les Voyages pittoresques
11 octobre 2014 – 18 janvier 2015
www.voyagespittoresques.paris.fr

ACCES
Tous les jours sauf le lundi
Ouvert de 10h à 17h40
Métro ligne 12 (Pigalle) ou 2 (Pigalle, Blanche)
Hôtel Scheffer-Renan
16, rue Chaptal – 75009 PARIS
Tél. 01.55.31.95.67

TARIF
Plein tarif : 7 €
Tarif réduit : 5 €

Infos pratiques

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Franck Jacquet
Diplômé de Sciences Po et de l'ESCP - Enseigne en classes préparatoires publiques et privées et en école de commerce - Chercheur en théorie politique et en histoire, esthétique, notamment sur les nationalismes - Publie dans des revues scientifiques ou grand public (On the Field...), rédactions en ligne (Le nouveau cénacle...) - Se demande ce qu'il y après la Recherche (du temps perdu...)

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