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« Je ne sais pas qui va dompter qui » : Nicolas Laugero Lasserre nous parle du nouveau musée du street-art à Paris : Fluctuart

« Je ne sais pas qui va dompter qui » : Nicolas Laugero Lasserre nous parle du nouveau musée du street-art à Paris : Fluctuart

27 mai 2019 | PAR Yaël Hirsch

Grand spécialiste et collectionneur de street-art qu’il a démocratisé ces vingt dernière années, fondateur de Artistik Rezo et directeur de l’école d’ingénierie culturelle l’ICART, Nicolas Laugero Lasserre a déjà investi avec ses étudiants forts en médiation les locaux de l’ICART et ceux de l’école 42. Avec deux associés, il offre aussi à Paris un musée flottant et entièrement libre d’accès, dédié au street-art. Nous avons eu le privilège de visiter la péniche Fluctuart avant son ouverture, avec le guide le plus passionné du monde.

Comment est né Fluctuart ? Et qui porte le projet ?
L’endroit est tellement incroyable qu’on ne réalise pas toujours : du bateau, on voit la Tour Eiffel, le Grand Palais, la Seine. Nous avons fait construire le bâtiment spécialement, c’est un projet de quatre millions d’euros. Nous sommes trois associés, Géraud Boursin, Eric Philippon et moi-même, à nous être lancés dans l’aventure, avec des compétences complémentaires. Mes deux associés sont deux polytechniciens. Eric Philippon vient du monde de la finance. C’est lui qui est allé trouver les soutiens financiers auprès des banques et des fonds d’investissement, dont la BPI. Géraud Boursin est un entrepreneur qui est déjà associé sur un bateau, le Marcounet, près du pont Marie, rive droite. C’est un club de jazz avec une belle terrasse très fréquentée l’été, et il y a des concerts tous les soirs. Quant à moi, je suis un peu le saltimbanque de la bande (sourire). Il y a eu un appel à projets lancé en 2015 pour ré-inventer la scène, il y a quatre ans. Nous avons été en compétition avec une quarantaine de candidats. Nous avons répondu en 2016, nous avons gagné en 2017, lancé les travaux en 2018 et nous ouvrons en 2019. Parmi tous les candidats, nous sommes les premiers à ouvrir nos portes.

Comment s’organise le bâtiment ?
Nous avons un architecte formidable, Gérard Ronzatti, qui avec son agence, Seine design, a conçu une trentaine de bâtiments sur la Seine, dont le Rosa Bonheur. C’est vraiment quelqu’un de formidable. Le bâtiment propose une architecture simple et épurée, avec une obsession de la transparence pour laisser vivre la Seine. Sur un site pareil, il fallait s’effacer en quelque sorte. L’architecte rêvait d’une plage qu’il a créée : la coque est littéralement percée en son cœur et l’eau pénètre dans le bâtiment. L’entrée est donc assez spectaculaire : elle fait douze mètres, ce qui est exceptionnel. Un escalier monumental dessert les trois niveaux avec en cale le lieu des expositions temporaires, il y en aura trois par an, à voir sur un grand plateau de 350 mètres carrés.

Qui est le premier invité ?
C’est l’artiste américaine Swoon va ouvrir le lieu. C’est peut-être la femme la plus connue dans le street art. C’est une artiste très humaine, militante, incroyable. Elle a créé une fondation au moment où il y eu l’ouragan à Haïti, elle a passé des mois là-bas à travailler au profit des communautés ; elle a aussi beaucoup voyagé en Afrique, et quand elle s’installe tout ce qu’elle produit va au profit des villages dans lesquels elle est. Elle défend également des valeurs d’écologie, de préservation de la planète, qui paraissent banales aujourd’hui, mais elle le fait depuis vingt ans. Fluctuart fera sa première exposition monographique et rétrospective en Europe. Nous allons retracer vingt ans de carrière et elle vient en résidence trois semaines avec toute son équipe de Brooklyn.

C’est vous qui vous occupez des expositions temporaires ?
J’assure la direction artistique, mais en revanche, nous accueillerons des commissaires d’exposition qui seront garants de ces expositions. Il y a un esprit de la programmation du lieu : nous allons essayer d’aller vers l’incontournable. Swoon, c’est l’incontournable, l’une des plus grandes artistes du monde, elle a à son actif de très grandes expositions aux Etats-Unis comme le Brooklyn muséum, le Cincinnati muséum, elle a été sélectionnée aux Biennales de Venise. Mais nous allons aussi emmener notre public là où il ne nous attend pas : à la découverte de nouvelles scènes émergentes. Peut-être que l’année prochaine, nous allons découvrir les meilleurs artistes indiens de l’art urbain. Qui sait ?

La collection permanente sera exposée au premier étage ?
Oui, à cet étage, le pont principal abrite une librairie spécialisée, avec toutes les références, street art, graffitis, skateboard… et la collection permanente qui va être exposée sur six cylindres. Les œuvres seront recto-verso avec une paroi de verre qui viendra les protéger. Les cimaises sont inspirées par les chariots qu’on utilise dans les musées pour déplacer les œuvres. Les gens pourront déambuler en regardant les œuvres dans une transparence totale. Et même de la rue, on pourra voir les œuvres, car l’art urbain est par essence visible dans la rue.

Quelles œuvres la constituent ?
Certaines œuvres font partie des collections des fondateurs, Eric Philippon, Géraud Boursin et moi-même. Nous allons aussi en emprunter et je rends hommage à Alain-Dominique Gallizia, collectionneur pionnier, qui a ouvert les choses avec sa grandes exposition Tag au Grand palais, en 2009. Il va nous prêter un Rammellzee, un Futura 2000, des pièces vraiment historiques. Alors que l’ensemble de cette collection permanente sera appelé à évoluer tous les ans, nous allons présenter une quinzaine de pièces. Quinze pièces, mais de grand format, muséales aussi bien par leur importance que par leur taille. Il y aura un Bansky, un Rammellzee, un Futura 2000, un JR, un Vhils, un Mark Jenkins, un Speedy graphito, et  un Keith Haring. Nous allons réunir trois générations : les pionniers newyorkais des années 1970, quelques français historiques qui ont marqué le mouvement début des années 1980, puis ensuite la deuxième et la troisième génération. Les premiers ont aujourd’hui entre quarante et cinquante ans et sont là depuis vingt, vingt-cinq ans et ont révolutionné le monde (Banksy, Joenone), et ceux qui sont arrivés au milieu ou à la fin des années 2000 ont entre trente et quarante ans aujourd’hui (JR, Dran).

Qui aura accès au lieu ?
L’accès est ouvert et gratuit. C’est cela qui est unique. Et toute la médiation est opérée par les étudiants de l’ICART, l’école d’ingénierie culturelle que je dirige. C’est l’un des principaux partenaires du bâtiment avec PBO, qui est une marque de peinture et de loisir créatif. PEBEO va permettre d’alimenter tous les ateliers pour enfants toutes les semaines, avec l’ingénierie du Musée en Herbe. Et avec les étudiants de l’ICART et mes associés, nous faisons du bâtiment un outil pédagogique de façon assumée. Au-delà de l’enseignement théorique, c’est la mise en œuvre qui est notre obsession à l’ICART, c’est ce qui nous distingue. Des étudiants viendront ici tout au long de l’année apprendre leur métier pour ceux qui s’intéressent à l’art et à la médiation. On opérera par volontariat, et les étudiants pourront, comme ils le font depuis des années à l’Ecole 42, venir pratiquer des visites guidées, de la médiation pour ceux que ça intéresse. Ceux qui se passionnent pour la musique nous aideront à programmer et à monter des événements comme ils ont l’habitude de le faire régulièrement dans l’école. C’est important pour moi de créer une passerelle aussi forte.

Fluctuart sera aussi un lieu de vie et de rencontre. Quelle est la place de la musique, de la fête, des rencontres et de la nourriture ? Y a-t-il des temps forts dans l’année ?
Il faut qu’on fasse vivre ce lieu. On va apprendre à le dompter. Je ne sais pas qui va dompter qui mais ça va être excitant. Il y aura un rythme d’expositions, avec beaucoup d’interventions in situ. Dans les moments de résidence, des artistes, il y aura aussi des rencontres. C’est le cas avec Swoon. Nous allons organiser de petites surprises, des rencontres et l’on pourra venir se glisser et passer un petit moment avec elle, au milieu du montage, sans non plus le vampiriser. A l’étage, il y aura un premier café où l’on pourra boire un verre la journée. Au rez-de chaussée, il y a un office qui va permettre de proposer de la petite restauration. Nous restons dans l’esprit finger food, mais de très bonne qualité. Notre directeur d’exploitation, David Mouriau, vient de restaurants gastronomiques étoilés. Nous allons nous distinguer de la junk food qui règne sur les bateaux, en proposant des produits frais de petite gastronomie, et rester entre 8 et 15 euros pour manger sain. Tous les vins vont être bio également, issus de petits vignerons. Avec les plus beaux couchers de soleil de Paris, le roof top exposé plein sud sera le lieu de la fête. Le weekend on va bronzer, boire un verre, se retrouver… Côté musique, l’ossature du lieu sera probablement le funk, parce que le funk, c’est la racine du hip-hop, qui est né en même temps que le graffiti. Au début des années soixante-dix à new York, les jeunes artistes pratiquaient la musique, mais allaient aussi graffer les trains, les murs… Enfin, pour les temps forts, nous savons d’ores et déjà que nous allons faire partie du parcours OFF de la FIAC.

visuels: photos officielles (c) Fluctuart

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Yaël Hirsch
Co-responsable de la rédaction, Yaël est journaliste (carte de presse n° 116976), docteure en sciences-politiques, chargée de cours à Sciences-Po Paris dont elle est diplômée et titulaire d’un DEA en littérature comparée à la Sorbonne. Elle écrit dans toutes les rubriques, avec un fort accent sur les livres et les expositions. Contact : [email protected]

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