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[Interview] Sylvie Zavatta, directrice de Frac Franche-Comté : « L’art n’a pas de frontières »

[Interview] Sylvie Zavatta, directrice de Frac Franche-Comté : « L’art n’a pas de frontières »

11 décembre 2015 | PAR Yaël Hirsch

Alors qu’à Besançon, jusqu’au 17 janvier 2016, le Frac Franche-Comté propose plusieurs expositions qui interrogent les glissements de carte et de territoire : « Le Monde Selon… » (des artistes comme Fayçal Baghriche, Marcel Broodthaers, Wim Delvoye, Mounir Fatmi, Kimsooja, Sigalit Landau et Michelangelo Pistoletto…), un « Ensemble » de Bertrand Lavier, une installation de Francis Cape et la nouvelle acquisition d’une oeuvre de Pauline Boudry et Renate Lorenz. A l’heure où l’on parle d’une nouvelle région à l’est unissant la Bourgogne et la Franche-Comté, c’est avec le Frac Bourgogne que les deux premières expositions ont été pensées. Sylvie Zavatta, la directrice du Frac Franche-Comté nous parle des œuvres exposées en ce moment en ce point névralgique de la création et de ce qu’elles disent des mouvements régionaux, nationaux et supra-nationaux.

Quel impact la modification de la carte régionale a-t-elle sur le fonctionnement d’une institution culturelle comme le Frac Franche Comté?
A ce jour, nous sommes plutôt dans une zone d’incertitude du fait des élections. Mais avec les autres frac nous sommes persuadés qu’il est indispensable de maintenir l’ensemble des structures pour conforter l’aménagement culturel du territoire et la sensibilisation à l’art contemporain des publics éloignés des métropoles. Le Frac Franche-Comté dispose d’un équipement important à Besançon, il participe ainsi activement à la vie culturelle de l’agglomération. Il est aussi le seul équipement de cette importance dans le domaine de l’art contemporain pour la ville et même l’actuelle région Franche-Comté. Ceci-dit, à partir de ce bâtiment, le frac rayonne sur l’ensemble du territoire y compris dans les zones rurales. Il le fait en diffusant ses œuvres via son Satellite (un camion aménagé en galerie mobile) et en proposant des expositions dans différents lieux (musées, écoles, associations, sites patrimoniaux, …) et bien entendu en proposant des actions de médiation. Mais l’actuelle région Franche-Comté représente une superficie de 16200 km, la future grande région en fera 47 800. Comment avec les moyens humains et financiers actuels pourraient-il couvrir seul un tel territoire ?

La fusion des régions devraient être le moment propice à une réflexion sur le champ d’intervention des Frac concernés, sur les modalités de leurs partenariats renforcés, sur les collaborations possibles pour optimiser les moyens et les coûts mais en aucun cas engendrer un repli sur la seule nouvelle aire régionale. Je veux dire par là, que jusqu’à présent les Frac dans leur ensemble ont travaillé ensemble, qu’ils s’inscrivent dans le cadre d’un dispositif d’envergure nationale et qu’ils ont ensemble œuvrer pour tisser des partenariats à l’international. On ne peut imaginer perdre cette dynamique et cette ouverture et c’est aussi ce que j’ai voulu signifier avec l’exposition Le Monde selon… qui regroupe des œuvres appartenant à plusieurs autres Frac et collections publiques françaises. L’art n’a pas de frontières.

Vos présentez une exposition qui s’appelle « ensemble » réunissant des oeuvres de Bertrand Lavier issus de plusieurs Frac. Ce sont aussi des œuvres inspirées par la figure transnationale de Mickey…
Il s’agissait de faire dialoguer les collections des frac Bourgogne et Franche-Comté autour d’un artiste qu’ils ont en partage. Il me semble surtout qu’avec la série Walt Disney productions, Bertrand Lavier s’empare des clichés quelques peu réactionnaires concernant l’art moderne à l’époque où est sorti le journal de Mickey. Une vision simpliste et caricaturale qui n’est pas sans rappeler les préjugés que l’on entend aujourd’hui concernant l’art contemporain. L’intelligence de Lavier est de détourner ces clichés avec humour, d’en faire de véritables œuvres qui intègrent à leur tout l’univers muséal. La figure de Mickey fait partie désormais d’une culture commune et populaire à l’échelle de la planète. Une culture que les artistes d’aujourd’hui, et depuis le Pop Art, interrogent souvent.

Quel sons vos liens particuliers avec le Frac Bourgogne?
Les deux frac ont beaucoup dialogué au cours de ces derniers mois et ont appris à mieux se connaître. Actuellement le Frac Bourgogne présente une exposition avec des œuvres du Frac franche-Comté et nous préparons une exposition commune au musée de Dole en novembre 2016 : un dialogue entre les 3 collections. Ceci dit le Frac Franche-Comté a souvent emprunté des œuvres au frac Bourgogne depuis qu’il a emménagé dans ses nouveaux locaux en avril 2013. En février 2016, nous présenterons une œuvre de Susan Hiller appartenant au Frac de Dijon.

Quel rôle symbolique joue la cartographie, l’atlas ou la mappemonde dans l’exposition « Le monde selon… »
Il me semblait intéressant de traiter du territoire à l’heure de la fusion des régions et d’élargir le propos. Mais du territoire selon les artistes qui interrogent les normes de représentations du monde lesquelles sont formulés par les géographes, les cartographes et cela à des fins géopolitiques. On sait que la représentation du monde a évolué au cours du temps, au fur et à mesure des découvertes et des explorations, mais qu’elles ont été aussi souvent instrumentalisées par le pouvoir. Pour exemple la représentation du monde et des superficies des pays plus particulièrement sur les cartes du monde occidental ne correspond pas à la réalité. Elles sont le fruit d’une vision impérialiste et pour le moins auto-centrée.
En préparant cette exposition, je me suis souvenu du magnifique poème de Bernard Heidsick « Tout autour de Vaduz ». En 1974, Bernard Heidsieck s’était vu passé commande pour faire un poème sonore à l’occasion de l’inauguration d’une fondation artistique à Vaduz. De Vaduz, capitale bien connue de plus petit pays du monde, Heidsick fait le centre du monde, son nombril en quelque sorte, à partir duquel il décline la liste des peuples et ethnies de la planète….

Quelle est la place de la frontière dans cette exposition?
La question de la frontière intervient en fin de parcours dans l’exposition avec des œuvres de Filliou, Godinho, Landau…Cette partie de l’exposition réintroduit la dimension humaine. Il y est question de frontières éprouvées, de frontières à franchir parfois dans la douleur, d’exil forcé (Bouchra Kalili )et d’exil consenti parfois teintée de nostalgie (Kim Soo Ja)… mais il y est aussi question également de symboles identitaires et un peu d’utopie. La pièce de Robert Filliou « le drapeau est conçu pour enjamber les frontières nationales » de 1972 est assez emblématique de cette utopie. Ce drapeau est composé d’un cadre de tableau fiché sur deux longues baguettes en bois. L’œuvre manifeste aussi la croyance de l’artiste s’agissant de la force et de la fonction de l’art.

Et celle de la mémoire et de l’histoire?
Il y a l’histoire et l’Histoire. L’histoire individuelle évoquée notamment par Bouchra Kalli avec ces migrants qui retracent leurs parcours avec sobriété et de façon factuelle en le dessinant sur une carte de géographie, et des référence à l’Histoire notamment avec Mounir Fatmi qui traite du Printemps arabe.

Du côté des Utopies, peut-on lier l’installation de Francis Cape et les œuvres de Kim Soo Ja ou Pistoletto sur les notions de justice et d’égalité?
Je vois une relation évidente entre Pistoletto et Francis Cape autour de la notion de communautés. Bien que le premier refuse la notion d’utopie. Pistoletto a fondé la Cittadellarte dans le nord de l’Italie : une sorte de laboratoire pour la mise en œuvre d’interventions artistiques dans tous les champs de la société. Dans la mesure où cette « communauté » existe bel et bien, ce n’est en effet pas une utopie au sens propre du mot. Francis Cape n’est pas quant à lui dans cette dynamique. Il s’intéresse aux communautés qui pour beaucoup s’inscrivent dans un projet de société à l’instar des communautés imaginées par Fourrier avec ses phalanstères. Les communautés recensées par Cape ne sont pas toutes ceci-dit d’essence fourriériste certaines se sont construites autour de l’écologie et d’un militantisme prônant la décroissance).

Depuis 2011, Francis Cape, qui s’intéresse aussi à William Morris (fondateur socialiste de l’Art and Craft au XIXes), a entrepris de répliquer à l’identique les bancs de communautés américaines mais dans une seule et même essence de bois. Il réalise ainsi une communauté de bancs de communautés.

Au Frac, il présente des bancs de communautés européennes. Lors des expositions les bancs sont utilisés pour des rencontres et débats autour des questions inhérentes au projet de Francis Cape : la postérité de Fourrier, le « vivre ensemble », le socialisme au XIXe siècle, les utopies,…Toutes questions qui nous intéressent aujourd’hui. Le banc est le meuble le plus égalitaire qui soit, il réunit les membres du groupe et les met tous au même niveau. Lors de nos rencontres au Frac, sur les bancs de Francis Cape, l’intervenant est assis sur un banc entouré des personnes venues participer au débat : pas de hiérarchie ici non plus. Le conférencier n’est pas installé en position dominante sur une estrade face à un public. Il n’y pas de partage physique entre celui qui sait et ceux qui ne savent pas mais une discussion dans une position égalitaire qui permet l’échange et la circulation de la parole.

Peut-on également faire des ponts entre l’oeuvre de Pauline Boudry et Renate Lorenz et un travail comme celui de Mounir Fatmi sur la question du coût de la liberté?
Je ne suis pas certaine que la notion de liberté soit la plus appropriée pour relier ces deux œuvres, je lui préfèrerais la notion d’engagement. L’œuvre de Renate Lorenz et Pauline Boudry recèle à mon sens plusieurs niveaux de revendication autour de la question non seulement de l’égalité des sexes mais aussi de la question du genre. Leur installation vidéo rejoue sous forme de performance une partition de Pauline Oliveros To Valerie Solanas and Marilyn Monroe in Recognition of their Desperation (1971), laquelle s’interrogeait sur la manière de retranscrire en musique les revendications d’égalité entre les hommes et les femmes en s’inspirant du manifeste féministe SCUM écrit en 1967 par Solanas dont le destin fut tragique. Oliveros met en place un protocole au sein duquel les musiciens doivent tendre et aboutir à l’équilibre et à l’équité (comme chez Cape, il s’agit de non hiérarchie). Boudry et Lorenz, rejoue les choses dans une esthétique queer et baroque.

Chez Mounir, les choses sont très différentes. Au premier abord avec les trois drapeaux des pays qui ont réalisé leur révolution ( a Tunisie, la Lybie et l’Egypte) emmanchés sur un très long balais et suivis des drapeaux des pays de la ligue arabe qui n’ont pas encore entamé leur révolution, nous pourrions pensé que l’œuvre est incitation à la révolution. Mais le titre « les printemps perdus » donne sans doute une lecture un peu différente et peut-être un peu plus désabusée quand on connait le devenir de ces révolutions…

Visuel : Fayçal Baghriche , Souvenir, 2012 (détail). Courtesy Galerie Jérôme Poggi. © Adagp, Paris

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Yaël Hirsch
Co-responsable de la rédaction, Yaël est journaliste (carte de presse n° 116976), docteure en sciences-politiques, chargée de cours à Sciences-Po Paris dont elle est diplômée et titulaire d’un DEA en littérature comparée à la Sorbonne. Elle écrit dans toutes les rubriques, avec un fort accent sur les livres et les expositions. Contact : [email protected]

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