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[Interview] Ngimbi Bakambana : « le métissage est au centre de l’art »

[Interview] Ngimbi Bakambana : « le métissage est au centre de l’art »

26 octobre 2015 | PAR La Rédaction

Ngimbi Bakambana agaçait ses enseignants dès petit, à l’école, parce qu’il utilisait ses crayons pour dessiner plutôt que pour noter les cours. Il a suivi le cursus des Arts Plastiques à l’Académie des Beaux-Arts de Kinshasa;  passionné et assoiffé de progresser, il s’est approché de ses aînés.

Ngimbi est d’une grande exigence vis-à-vis de lui-même et est porté dans son travail par une révolte à l’égard des conventions dans le monde des arts. Il défend l’art kongo, un art spirituel, dont la particularité est de lier la gestuelle et l’intention dans l’œuvre. . La gestuelle fait partie du quotidien de l’artiste, elle est un rituel, et le nsoneki dialogue avec son corps. Ngimbi place l’homme au centre de ses œuvres : dans sa spiritualité, face à son histoire, dans ses relations à l’autre.

Existe-t-il une identité culturelle de l’artiste et si oui, comment elle se compose pour vous entre le Congo,  la France et peut être d’autres terroirs et quelle place tient le kikongo, votre langue maternelle?

L’identité culturelle de l’artiste à mon avis dépend de deux choses : premièrement ses racines culturelles qui lui viennent de son pays natal, deuxièmement on peut évoquer la personnalité de l’artiste, qui suite à diverses expériences vécues durant ses voyages, liées à ses connaissances livresques, musicales et concernant l’histoire de l’art, qui marque son identité culturelle. En kikongo le mot « culture » se dit « masono » et désigne « la manière de laisser une trace ». L’acte artistique se dit « nsoneka » qui veut dire « graver ». Ces deux mots trouvent leur racine dans le mot « nsono » qui veut dire « graver » ou « signer ». C’est la raison pour laquelle mes ancêtres  ne signaient pas leur œuvre puisque l’œuvre d’art est déjà une signature en soi, le reflet de l’artiste qui la crée. L’artiste laisse des traces pour les générations à venir. L’artiste est donc le graveur. C’est dans cette lignée que je m’inscris en tant que créateur.

Votre peinture est souvent politique, elle interpelle le monde. Pour quoi vous peignez ? Et pour qui ?

L’acte artistique, à mon sens, est un acte social. Le champ d’action de l’artiste est la société et sa première cible est l’Homme. Il s’adresse à l’individu et au groupe. L’artiste peint pour lui même mais aussi pour l’autre qui est son semblable. L’artiste ne peut donc pas être apolitique. Si on entend le terme « politique » comme l’art de gérer la cité, on comprend que l’artiste et le politique ont le même champ d’action, la cité et les hommes qui la composent. L’un comme l’autre transmettent leur vision du monde et de la société. Pourtant seul l’artiste transcende le monde matériel pour donner naissance à une pensée nouvelle. Ainsi, l’artiste n’est plus comme on le voyait autrefois un miroir de sa société, non, il la réinvente.   Ainsi la citation de Beethoven prend tout son sens : « Rien n’est plus élevé que de se rapprocher plus que les autres du divin et de répandre de là, le rayonnement divin parmi le genre humain ».

Une de vos œuvres fait référence à  Picasso, comment s’articule la peinture européenne, la culture africaine et comment vous combinez trahison et fidélité au Congo, et à la France?

Ma citation de Guernica, Picasso est mort à l’Est du Congo, est une manière de montrer que l’on trouve de nombreux échos se trouvent entre les sociétés. En 1937, Picasso dénonçait les horreurs du franquisme et du nazisme. Si Picasso était mort à l’Est du Congo ravagé par la guerre, si loin de l’Occident qu’on ne s’en préoccupe pratiquement pas, le monde entier se mobiliserait pour en parler et agir. L’art n’a pas de clivages et l’artiste n’appartient pas qu’à son peuple ou groupe ethnique mais s’inscrit dans l’universalité. C’est la raison pour laquelle Léonard de Vinci a fini sa vie en France, Picasso qui n’avait d’origine française a fait la majeure partie de sa carrière en France  ou encore Le Greco qui a fait sa carrière en Espagne alors qu’il avait des origines grecques. Ici je préfère parler de ma vision de l’universel plutot que de me réduire à un continent ou un pays. Je préfère ne pas évoquer la question coloniale qui est un sujet de discorde entre occidentaux et africains. « Chacun voit midi à son porte ».

Que vous a apporté la France au regard de votre formation intellectuelle et artistique? Si la France est un refuge pour certains, a-t-elle été pour vous une promesse d’une liberté impossible ailleurs?

Pour moi, la France est un refuge intellectuel, c’est un pays qui m’a permis de fréquenter des gens venant de tous les horizons du monde et dans lequel j’ai appris beaucoup, même sur l’histoire de mon continent. Paris fut pour moi un lieu de rencontre, rencontres avec de nombreux artistes et intellectuels africains, européens, américains ou d’ailleurs avec lesquels nous avons abordé de nombreuses questions, l’histoire, l’art, la philosophie. Paris est une ville cosmopolite, que je considère comme ma deuxième ville après Kinshasa. Quand on étudie l’histoire de l’art au 19ème siècle on sent une grande ouverture culturelle. Paris était la capitale culturelle du monde. Au début de 20ème siècle, Paris était la plaque tournante de l’art moderne. Il me semble aujourd’hui que la France n’a pas le même prestige, surtout au niveau de l’art contemporain. Depuis les années 50, ce sont les États Unis qui ont repris le flambeau de l’art, du pop art jusqu’à l’art contemporain. Il devient rare de voir dans les galeries parisiennes africains et européens exposer côte à côte. Les galeries semblent se spécialiser, oubliant que l’art est un langage universel,  par delà les origines des artistes. J’ai été déçu à Paris comme à Lille de rencontrer des galeristes me dirigeant vers des galeries spécialisées dans l’art africains. Ma démarche, visant à l’universalité de l’art, cherche au contraire à exprimer une vision du monde qui est celle d’un Homme et non celle de mes origines. Le seul art africain que je fais est le même que celui que faisaient Matisse et Cézanne. Que ce soit dans les demoiselles d’Avignon ou dans l’art moderne, le métissage est au centre de l’art. L’artiste ne trouve pas son inspiration seulement dans son pays d’origine mais dans le monde.

 Visuel : Ngimbi Bakambana

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