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[Interview] Bernard-Henri Lévy : « C’est la récurrence, la complicité, la mise en batterie de plusieurs œuvres qui fait que la pensée en surgit »

[Interview] Bernard-Henri Lévy : « C’est la récurrence, la complicité, la mise en batterie de plusieurs œuvres qui fait que la pensée en surgit »

16 mars 2015 | PAR Yaël Hirsch

C’est par une jolie journée ensoleillée et dans la Bibliothèque du Musée Félicien Rops de Namur que nous avons rencontré Bernard-Henri Levy. Alors que sa pièce Hotel Europe vient de se donner dans une Kiev encore en lutte, le nouveau philosophe est revenu à ses amours anciennes pour Les derniers jours de Charles Baudelaire (roman publié en 1988) en Belgique. Creusant la brèche ouverte entre art et philosophie avec Les Aventures de la Vérité à la Fondation Maeght en 2013 (voir notre article), le 13 mars, devant la presse, il a donné un éclairage lumineux sur Facing Time, rencontre posthume et au sommet entre les artistes Jan Fabre et Félicien Rops (voir notre article). Nous avons pu le rencontrer et l’interroger plus avant sur les liens entre l’art, la pensée et le politique.

Qui connaissiez-vous mieux avant de participer à l’élaboration de l’exposition Facing Time, Rops ou Fabre ?

Rops, je le connais depuis très longtemps, depuis mon roman sur Charles Baudelaire. Je connaissais moins bien Fabre, ce que je dis très clairement dans le catalogue. A l’époque où je devais raconter l’église de Namur sans la voir (elle était en travaux ndlr), je me nourrissais de tout ce que je pouvais trouver pour l’imaginer. Et un mot était comme une dent de dinosaure qui me permettait de reconstituer l’animal tout entier. Comme Rops était l’une des rares sources de cette histoire, j’avais tout regardé. Surtout dans le premier musée Rops qui depuis a été déplacé.

Quelles œuvres retracent le mieux l’atmosphère que vous avez dépeinte dans Les derniers jours de Charles Baudelaire ?
C’est difficile à dire : une fois que l’exposition est organisée, c’est tellement un tout que c’est très difficile de dissocier. Cela dit, ce que je peux vous dire c’est qu’aujourd’hui je suis allé à Saint-Louis de Namur et que les trois scarabés qui sont exposés m’ont bouleversé. Là, il y a une sorte de métamorphose kafkaïenne de Baudelaire.

Quand Jan Fabre répond à l’invitation Posthume de Félicien Rops, vous parlez d’une certaine « justice pour Baudelaire », comme s’il était enfin compris. Pourquoi un artiste comme Jan Fabre aujourd’hui ou avant lui, face à la domination nazie, dans les années 1930 et 1940, des penseurs comme Walter Benjamin ou Benjamin Fondane entrent-ils en dialogue avec un poète Français du 19ème siècle. Est-ce parce qu’il leur permet de penser une certaine politique ?
C’était en tout cas ma thèse dans le roman sur Baudelaire : il y a une métaphysique et une politique baudelairiennes.

Baudelaire se perçoit-il comme penseur politique ?
Oui. Pauvre Belgique, le texte le plus mal famé de Baudelaire est un texte politique, dans Fusées mon cœur mis à nu, il y a des fragments politiques. Et il y a l’idée, après les Fleurs du mal et notamment dans la période belge, qu’il doit penser la catastrophe qui se profile à l’horizon.

Si vous deviez résumer la pensée politique de Baudelaire que diriez-vous ?
Il y a du Pessimisme historique, de la croyance dans le mal radical, une haine du médicalisme politique, c’est-à-dire de la politique entendue comme clinique, une haine de la volonté de pureté et de guérir le genre humain. En fait, c’est un antitotalitarisme radical. Pour moi Baudelaire est ce qu’on appelait, dans les années 1980, le penseur antitotalitaire par excellence. Baudelaire, c’est cela, c’est pour cela que les dates n’ont pas d’importance. C’est pour cela qu’un poète français foudroyé par un ictus au 19ème siècle peut être un penseur par excellence qui éclaire un totalitarisme apparu 50 ans plus tard. C’est surprenant, mais c’est comme ça. Comme l’Histoire des idées ne suit pas le temps ordinaire, ce n’est pas étonnant.

A la conférence de presse de ce matin vous avez explicité cette idée que l’Art n’a pas d’Histoire et vous avez ajouté que c’est pour cela que « les Historiens de l’Art ne nous apprennent rien ». Ce jugement sévère était-il une boutade ? Ou pensez-vous vraiment que la contextualisation ne permet pas de mieux appréhender une œuvre ?
Je forçais un peu le trait. Mais si on veut dire les choses raisonnablement, en tout cas il faut dire qu’une œuvre a plusieurs contextes et le contexte historique n’est pas le plus important. Le contexte historique, le fait d’être contemporain de certaines œuvres de suivre ou d’en précéder d’autres ce n’est qu’un contexte. Il y a d’autres contextes qui n’ont rien à voir avec la chronologie, avec la pérennité de l’esprit.

Votre thèse, exprimée à nouveau ce matin sur ce face à face entre deux artistes et que les œuvres de Fabre, comme celles Rops créent de la pensée. Et même de la métaphysique. Y a-t-il des critères qui font qu’une œuvre pense ?
Une des raisons qui fait qu’une œuvre pense, c’est probablement qu’elle fait système avec d’autres œuvres. Si le pornocrates de Félicien Rops n’était qu’une apparition au milieu d’une kyrielle d’œuvres élégiaques, cela ne dirait rien. Mais le Pornocrates venant sous le même burin que telle danse macabre, que tel nu squelettique, là il y a quelque chose qui se passe. C’est la récurrence, la complicité, la mise en batterie de plusieurs œuvres qui fait que la pensée en surgit.

Vous nous faites remarquer dans le texte du catalogue que Rops et Fabre sont deux hommes de revues. A travers ses caricatures, Rops n’est-il pas directement plus politique que peut l’être Jan Fabre ?
Peut-être la question du direct ou de l’indirect n’est pas la plus importante. Il y a des propositions politiques chez Fabre, sur la question de l’animalité qui est une question politique, de la cruauté sur le médicalisme, cette volonté de guérir. Il y a des propositions sur la peine de mort. Il y a des propositions sur plein de choses concrètes qui ne sont pas obligées d’être explicites.

Au-delà de la métaphysique et de la politique, y- a-t-il des points communs dans un certain rapport au divin chez les deux artistes ?
On a affaire à deux athéologiens, au sens de Bataille. C’est une profanation du religieux pour en reconnaître l’existence et la diffamer. C’est ça le geste. Ni Rops, ni Fabre, ne me semblent être des athées, ce sont des gens qui reconnaissent l’instance du religieux et qui le traversent, le transgressent, l’insultent. Ce n’est pas le cas de Baudelaire d’ailleurs qui est un catholique romain, un disciple de Joseph de Maistre.

Une des salles de la Maison de la Culture met en scène le combat très personnel que Fabre et Rops mènent pour continuer à créer et à inventer. Ce combat contre eux-mêmes leur vient-il de cette athéologie ?
Oui, chez Jan Fabre c’est très clair. Il y a chez lui comme chez Marina Abramovic, un combat où l’on fait de soi même « et la plaie et le couteau », pour citer encore une fois Charles Baudelaire. Il y a quelque chose de très mortifère chez Jan Fabre. Et dans ses performances, il y a une espèce de jeu avec la perte et avec la façon d’aller au bord de la dépense extrême qui confine à la mort. Chez cet homme que je connais un petit peu maintenant et qui a tellement de vitalité et de force, il y a ce jeu avec la mort qu’on retrouve chez Rops aussi dans sa mise en scène des noces, du corps en gloire et du corps exsangue. Dans sa mise en scène de l’érotisme et de la morbidité, il y a quelque chose aussi de cette dépense maladive. Mêler la vanité au corps érotique, c’est finalement pas fréquent et c’est en effet un point commun aux deux artistes, ils proposent des vanités érotiques …

photo : conférence de presse de « Facing Time » (c) YH

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Yaël Hirsch
Co-responsable de la rédaction, Yaël est journaliste (carte de presse n° 116976), docteure en sciences-politiques, chargée de cours à Sciences-Po Paris dont elle est diplômée et titulaire d’un DEA en littérature comparée à la Sorbonne. Elle écrit dans toutes les rubriques, avec un fort accent sur les livres et les expositions. Contact : [email protected]

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