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Helena Rubinstein face aux forgerons africains

Helena Rubinstein face aux forgerons africains

21 novembre 2019 | PAR Laetitia Larralde

Le Musée du Quai Branly inaugure sa nouvelle saison avec deux expositions centrées sur l’art africain : Helena Rubinstein, la collection de Madame et Frapper le fer, l’art des forgerons africains. Deux regards très différents sur l’art et l’artisanat de l’Afrique subsaharienne.

Visiter ces deux expositions à la suite donne la sensation de faire le grand écart entre deux mondes opposés. Et pourtant, dans les deux cas nous admirons des objets d’art et d’artisanat africain. Installées chacune sur une mezzanine, les expositions se font face et dialoguent.

Les œuvres et les objets sont rassemblés non pour parler uniquement d’eux, mais de leurs créateurs et de leurs propriétaires. Au travers de la soixantaine d’œuvres de la collection de Madame, c’est bien de la sensibilité, de l’instinct qui la guida vers la qualité et l’unique et des choix forts et inattendus d’Helena Rubinstein qu’il s’agit. De son côté, Frapper le fer rend hommage aux forgerons et à leur savoir-faire, présente leur rôle et leur place dans l’Afrique subsaharienne, à la fois vénérés et craints pour leur pouvoir de transformer un matériau aussi essentiel que le fer.

Le ressenti en présence d’objets d’art africains est souvent d’être face à quelque chose d’habité, d’une entité inexpliquée et impalpable. La scénographie des collections du Musée du Quai Branly, toute de recoins et de pénombre, renforce d’ailleurs parfaitement cette impression. Mais les objets de la collection Rubinstein semblent avoir perdu cette aura, ce lien profond aux croyances et aux usages dont ils étaient investis. Leurs qualités esthétiques sont toujours indéniables : l’épure des formes, leur géométrie élégante et abstraite nous rappelle avec force pourquoi ils ont autant influencé des artistes tels que Picasso, Brancusi ou Matisse. Il semble ici que la collectionneuse passionnée qu’était Helena Rubinstein ait elle aussi imprégné les objets de sa présence, les transformant en chefs-d’œuvre, de purs objets d’art sans plus aucun autre rôle social ou spirituel.
Au contraire, les objets de Frapper le fer conservent le lien à leur fonction. Les instruments de musique résonnent pour appeler les ancêtres, les outils agricoles portent le pouvoir de faire germer la terre et les lames parlent de puissance. Si ce rapport à l’usage, qu’il soit agricole ou spirituel, place ces objets dans la catégorie de l’artisanat plus que de l’objet d’art, leurs qualités esthétiques sont bien présentes. On retrouve l’épure et la géométrie, le travail sur le motif et le soin porté à la forme de façon générale.

Outre une dimension esthétique et artistique commune aux deux expositions, on remarque qu’elles se rejoignent également sur la place importante du féminin. Helena Rubinstein prêtait une attention particulière à la représentation humaine et plus particulièrement à celle de la femme, dans une démarche de recherche de la beauté sous toutes ses formes. De ses masques aux yeux effilés aux statuettes à la poitrine fière, en passant par la marionnette sogo bo, la représentation féminine a la part belle.
Les forgerons, quant à eux, outre les figures féminines produites, basent leur processus entier sur la complémentarité entre féminin et masculin. La fonte du fer est associée à la gestation et à la naissance, les outils dont le marteau sont masculins, le soufflet et l’enclume sont féminins : les principes masculins et féminins sont tous les deux nécessaires à la création de l’objet. On retrouve également l’homme et la femme réunis sur des objets de justice des Yorubas, symbolisant l’union et l’impartialité, ainsi que la dualité des êtres.

La scénographie des expositions souligne la différence entre leurs contenus respectifs. La collection Rubinstein est installée dans un écrin rose poudré et blanc, au mobilier aux angles arrondis et l’espace est lumineux. Les photographies toute hauteur de Madame au milieu de sa collection ou celles des photographes reconnus de l’époque tel que Man Ray achèvent de définir un contexte lié au luxe, à la cosmétique et à l’art.
Frapper le fer adopte le rouge du feu et du métal en fusion comme couleur de fond et l’éclairage est plus parcimonieux, laissant les circulations dans la pénombre. Le contraste du métal sombre sur le fond rouge est beau et brutal à la fois, dualité rappelant le travail difficile et physique du forgeron pour arriver à la finesse de ses pièces.
La différence d’éclairage entre les deux espaces peut rappeler l’occidentalisation des objets de la collection Rubinstein qui a effacé leur côté spirituel, placés en pleine lumière comme s’ils n’avaient plus rien à cacher, tandis que ceux de Frapper le fer conservent une part de mystère, une mystique qui échappe à l’œil humain.

Helena Rubinstein et Frapper le fer sont deux regards sur l’art africain, mais également sur deux façons occidentales d’aborder cet art. Que vous soyez intéressés par l’art ou par l’ethnologie, le Musée du Quai Branly saura vous captiver.

 

Helena Rubinstein, la collection de Madame
Du 19 novembre 2019 au 28 juin 2020
Frapper le fer, l’art des forgerons africains
Du 19 novembre 2019 au 29 mars 2020
Musée du Quai Branly – Jacques Chirac – Paris

Visuels : 1 – affiches des expositions © musée du quai Branly – Jacques Chirac / 2 – Masque d’initiation féminin, Dan, Côte d’Ivoire, région de Man, XIXe siècle, Paris, collection privée ©Hughes Dubois / 3 – Hache d’apparat, en fer, bois et cuivre © musée du quai Branly – Jacques Chirac, photo Thierry Ollivier, Michel Urtado / 4 – Cimier sogoni koun, Bamana, Mali, région du Wassoulou, XIXe-début du XXe siècle © Courtesy of Arman Trust, Corice Arman Trustee/Photo Musée du Quai Branly – Jacques Chirac/Pauline Shapiro / 5 – Hache, Population lele, République démocratique du Congo, Collection Richard H. Scheller © courtesy Richard H. Scheller, photographie Robert A. Kato, 2014

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Laetitia Larralde
Architecte d'intérieur de formation, auteure de bande dessinée (Tambour battant, le Cri du Magouillat...)et fan absolue du Japon. Certains disent qu'un jour, je resterai là-bas... J'écris sur la bande dessinée, les expositions, et tout ce qui a trait au Japon. www.instagram.com/laetitiaillustration/

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