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Francis Bacon et les maîtres espagnols : entre délectation et démonstration

Francis Bacon et les maîtres espagnols : entre délectation et démonstration

01 octobre 2016 | PAR Alice Aigrain

Le Guggenheim de Bilbao a inauguré sa grande exposition « Francis Bacon de Picasso à Velazquez ». Déclinaison de l’exposition qui s’est tenue l’année passée à Monaco, Martin Harrison – commissaire de l’exposition –  et les équipes du Guggenheim entendent apporter un volet supplémentaire à la compréhension de l’artiste, en portant un regard sur l’influence qu’aurait eue la production picturale hispanique sur ce dernier. 

Francis Bacon : une autre rétrospective

Le musée propose ici avant tout une rétrospective de l’œuvre du peintre irlandais. Né à la fin de la première décennie du XXe siècle, Francis Bacon est l’un des artistes les plus célèbres et les plus importants de ce siècle. Par la singularité de son approche, sa technicité originale et nerveuse, sa puissance visuelle et la violence qu’elle contient, l’œuvre de Bacon fascine. Certains thèmes reviennent en filigrane à travers sa carrière, comme tant d’obsessions à décrypter. Les taureaux, la cage, le Pape Innocent X, la crucifixion, mais aussi le sang, la blessure, la violence, l’animosité humaine et le sexe réapparaissent sans cesse, et exposent à la vue de tous, une vision de l’humain et de monde que cherche à transmettre l’artiste. Les thématiques sont dépeintes dans une facture reconnaissable entre toutes. Le rendu mat de la peinture ; la matérialité de la couche picturale et ses textures tantôt rugueuses, tantôt lisses ; la nervosité de son trait ; la précision de ses gestes et la déformation des sujets se retrouvent dans une majeure partie de sa production. Le tout créant un aspect hallucinatoire qui participe à la force plastique de ses toiles.

La sélection de 80 œuvres – sur les 584 répertoriées dans le catalogue raisonné de l’artiste –  réparties en 8 salles, s’organise dans une logique chronothématique. De sa première œuvre non détruite, à sa dernière connue, l’exposition propose un tour d’horizon ingénieux de la carrière de Francis Bacon. Le parcours permet de saisir les grands thèmes et quelques-unes des œuvres majeures de l’artiste. Le visiteur peut ainsi observer comment sa technique a évolué au fil du temps, et comment la crudité et la violence s’affirment dans ses œuvres.

Pourtant si l’œuvre de Francis Bacon semble à première vue assez homogène et abordable, elle est en réalité d’une complexité rare et l’artiste y cultive d’ailleurs une forme de mystère. Ce sont ces clés de lecture que tentent de donner les équipes du Guggenheim aux visiteurs. L’exposition de ses œuvres de jeunesse démontre un regard de Bacon sur le surréalisme – bien qu’il ait été refusé en 1936 pour l’exposition surréaliste de Londres, étant jugé « pas assez surréaliste » -. Son regard semble s’être également posé sur la peinture métaphysique de De Chirico par exemple. Ses premières œuvres présentent ainsi, déjà, ce mystère, cette étrangeté, mais la facture propre à l’artiste n’y est pas encore développée. Puis s’adjoint l’expressivité de l’irrationalité que Bacon introduit dans ses œuvres par sa technique. Celui-ci dira d’ailleurs : « cette irrationalité […] apporte la force de l’image avec une intensité bien plus forte que si on se limite à s’asseoir et à représenter ». Le parcours suit ainsi chronologiquement l’œuvre de l’artiste.

Complexifier le propos

Quand Martin Harrison s’exprime à la presse, il ne prend pas de gants. Éminent spécialiste du peintre, il milite ici pour complexifier l’approche de l’œuvre de Francis Bacon. S’il est celui qui a théorisé le lien entre la peinture de Bacon et la photographie, il ne supporte pas que les études des œuvres de l’artiste essentialisent ce rapport entre les médiums. S’il est un historien d’art réputé, il refuse le rejet de sa discipline pour l’autobiographie et l’interprétation psychologique de l’art. S’il aime parler de la technique du peintre, il réfute de ne voir dans sa production que « des couleurs en un certain ordre assemblé », nous dit-il en citant Maurice Denis. S’il est fasciné par la force expressive des œuvres de Bacon, il rejette de faire de la spontanéité et de l’intuition, l’explication principale de son art.

Cette volonté de donner un regard toujours plus complet et complexifié sur Francis Bacon ne se retrouve cependant que peu dans l’accrochage. Les titres des salles, et leurs textes policés ne laissent pas assez apparaître cette multiplicité d’approches, et semblent même essentialiser l’œuvre de Bacon à travers quelques motifs iconographiques. Pour ne pas perdre le propos dans la multiplication des approches interprétatives, les textes sont parfois trop simples pour saisir l’intérêt et la profondeur de l’œuvre de l’artiste. Les différentes clés de lecture de certaines toiles sont absentes des cartels qui passent sous silence l’omniprésence du sexe, de la violence, mais aussi de l’amour destructeur de Dyer et Bacon qui sous-tend pourtant le propos de nombre de ses œuvres. Ainsi Three studies of Figures in beds de 1972 représente dans une violence picturale extrême une scène de sexe, où les deux corps fusionnent et où les sécrétions sont clairement représentées. Le commissaire l’interprète cette œuvre comme une scène de viol de Bacon par Dyer, pourtant rien n’est dit sur cette interprétation et l’œuvre est classée dans la salle « Ensemble mais isolé ».

Influence(s) ?

Ce choix d’un discours simplifié dans l’interprétation des tableaux s’explique certainement par le fait que cette exposition ne se présente pas comme une rétrospective de Francis Bacon, mais comme une nouvelle lecture de son œuvre à l’aune de son influence par les peintres espagnols. La démarche est identique à celle démarrée à Monaco l’an passé avec la question du regard de Bacon sur les peintres français. Si Bacon n’a jamais vécu en Espagne, il y fait de longs séjours, et il semble que la tradition picturale hispanique ne l’ait pas laissé indifférent. Le peintre n’a d’ailleurs jamais manqué de citer les artistes qu’ils admirent. Ainsi il dira « Picasso a ouvert la porte à tous ces nouveaux systèmes. Moi, j’ai essayé de glisser mon pied dans cette porte ouverte pour qu’elle ne se referme pas. Picasso appartient à cette lignée de génies dont font partie Rembrandt, Michel-Ange, Van Gogh et, surtout, Velazquez».

Ainsi le Guggenheim entend mettre l’accent sur ces œuvres sur lesquelles Francis Bacon a porté son regard. La scénographie met en avant ce lien, par l’adoption d’un code visuel : les cimaises blanches sont réservées aux œuvres du peintre irlandais, les cimaises de couleurs à celles de ceux qui sont supposés l’avoir influencé. Le résultat est efficace, l’espace de l’exposition ayant été repensé judicieusement pour l’accrochage mettant ainsi parfaitement en valeur les œuvres sélectionnées.

Certaines de ces supposées influences ont été revendiquées par l’artiste lui-même, d’autres ont été déduites par le commissaire, enfin, certaines posent vraiment question. L’accrochage de l’œuvre de Picasso (Composition (Figure féminine sur une place), 1927) que Francis Bacon cite régulièrement, celle d’une reproduction de la toile de Vélasquez représentant le Pape Innocent X d’après laquelle le peintre irlandais produit une série de variation picturale, ou encore l’œuvre Portrait de Philip IV, du même maître espagnol dont le format est très semblable à celui utilisé pour les séries de portrait du protagoniste de l’exposition, sont de réelles démonstrations visuelles qui fonctionnent à merveille. D’autres associations sont bien plus discutables, ne provenant généralement pas de peintres espagnols (Giacometti, Soutine, James Abbott McNeill Whistler, John Singer Sargent, Rodin ou Toulouse Lautrec entre autre), ou de peintres dont Francis Bacon n’a jamais mentionné le nom et qu’il n’a probablement jamais vus. Le jeu sur les influences se trouve donc déplacé bien au-delà des frontières espagnoles, et au vu de l’exposition présentée dans étages supérieurs « L’école de Paris », il semble tout aussi judicieux de visiter celle-ci comme autant de possibilités d’influence des artistes de cette école sur l’œuvre de Bacon. Finalement, l’exposition se positionne dans un entre-deux, ni radicalement vouée à démontrer l’influence de la peinture ibérique sur Bacon, ni réelle rétrospective. Ce manque de choix crée un flou dans le propos, qui semble ne jamais aller au bout des choses.

Une sélection exceptionnelle d’œuvres

Pourtant l’exposition ne manque pas d’intérêt notamment grâce à une scénographie bien pensée et surtout grâce à la sélection exceptionnelle d’œuvres de Francis Bacon rarement exposées – car provenant de collections particulières – qui sont présentes aujourd’hui au Guggenheim. Certaines œuvres, telle que Study of Bull, de 1991, sont visibles de tous pour la seconde fois seulement.

Cette œuvre inachevée est la dernière de l’artiste, mort l’année suivante. L’utilisation de bombes de peinture, l’adjonction de poussière et la toile laissée nue en fond montrent l’évolution des techniques du peintre. Le motif du taureau, qui revient sans cesse dans sa production, est à nouveau présent ici. En lien avec le poème de Frederico Garcia Lorca « Le coup de corne et la mort », que Bacon cite souvent, mais aussi peut-être avec celui nommé « Le sang répandu », le taureau est pour le peintre un motif intrinsèquement lié au sang, à la mort, à la bestialité et au sexe. L’animal revient ainsi pour sa dernière œuvre, peinte alors qu’il se sait condamné. Est-il alors devenu le taureau ? Animal voué à la mort qui se situe entre l’ombre et la lumière ; déjà dans une cage pour ne pas dire un cercueil ; déjà poussière comme prémonition de sa crémation ? L’œuvre interroge, son aspect inachevé interpelle et laisse à penser que l’art de Bacon posera toujours question. Cette peinture exceptionnelle termine l’exposition, comme une synthèse des peintures précédemment exposées, elle raconte la technique, le psychologique, le symbolique, l’autobiographique, le mystique qui infusent toutes les œuvres du peintre.

© Crédits photos

Francis Bacon, Portrait de Michel Leiris (Portrait of Michel Leiris), 1976, Huile sur toile, 34 x 29 cm, Centre Pompidou, Paris. © The Estate of Francis Bacon.
Francis Bacon, ‘Furie’ (‘Fury’), ca. 1944, Huile et pastel sur aggloméré, 94 x 74 cm, Collection particulière. © The Estate of Francis Bacon.
Pablo Picasso, Composition (Figure féminine sur une plage), 1927, Huile sur toile, 18,8 x 17,6 cm, Collection particulière. © Succession Pablo Picasso.
Francis Bacon‘Étude d’après Vélasquez’ (‘Study after Velazquez’), 1950, Huile sur toile, 198 x 137 cm, Collection particulière. © The Estate of Francis Bacon.
Francis BaconTrois études de personnages couchés sur un lit (Three Studies of Figures on Beds), 1972, Huile et pastel sur toile, Trois panneaux, 198 x 147,5 cm chacun, Esther Grether Family Collection. © The Estate of Francis Bacon.
Francis Bacon, Étude d’un taureau (Study of a Bull), 1991, Huile, peinture en aérosol et poussière sur toile, 198 x 147,5 cm, Collection particulière, Londres. © The Estate of Francis Bacon.

Infos pratiques

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Alice Aigrain
Contact : [email protected] www.poumonsvoyageurs.com

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