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Exposition Viollet-le-Duc à la Cité de l’Architecture

Exposition Viollet-le-Duc à la Cité de l’Architecture

07 décembre 2014 | PAR Franck Jacquet

Pour les 200 ans de la naissance d’Eugène Viollet-le-Duc, il était logique que la Cité de l’architecture et du patrimoine organise, parmi les monceaux de célébrations, réunions, colloques et événements de commémoration, une exposition rétrospective sur cet architecte – auteur majeur du XIXe siècle. Le parcours, classique, est très pédagogique et dans la lignée de la mission de l’institution. Evidemment, on se dégage parfois difficilement du discours patrimonial, mais la place accordée aux voyages et à la formation, l’accent sur l’humour du personnage permettent d’éviter un propos ennuyeux malgré quelques oublis (diplomatiques ?) regrettables. Un ensemble réussi !

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Une belle exposition biographique

Le parcours est très classique. La première section est consacrée au parcours personnel, à la formation, la jeunesse, aux liens familiaux d’Eugène Viollet-le-Duc. Les portraits, de la jeunesse à la fin des années 1870 permettent de voir évoluer notre protagoniste. On constate que les Orléans semblent de plus grands protecteurs que Napoléon III. On pourrait relativiser. Mais d’emblée, il faut bien comprendre que l’Œuvre s’est édifiée à l’ombre des dynasties et avec leur appui plus ou moins direct. On sait la richesse des correspondances de Viollet-le-Duc. Elles sont abondamment exposées et on découvre avec plaisir que sur ces feuillets si rigoureusement rédigés, des caricatures ou esquisses s’y bousculent. Le jeune dessinateur aime en effet croquer ses proches et en dresser des portraits-charges (la femme en jeune mouche, les difficultés d’un voyage s’empêtrant « joyeusement » dans des marécages…), la caricature étant en effet en vogue en ce temps de l’âge d’or de la presse. On découvre donc derrière la façade un peu austère du restaurateur des monuments gothiques un personnage ayant de l’humour, parfois de l’autodérision. De même, derrière les bustes de l’homme détenant son si prestigieux magistère, on découvre une certaine lubie pour les chats qui eux aussi sont largement présents dans ses dessins, ses esquisses, bien avant qu’il ne se choisisse comme emblème le fameux Grand-Duc…

Le choix « d’humaniser » l’architecte est poursuivi en ce que le visiteur est invité à suivre le parcours du jeune homme dans ses voyages (en France, en Italie…) et dans ses « visions » (titre de l’exposition), c’est-à-dire dans les chocs esthétiques qu’il vit lorsqu’il se confronte aux grands monuments des temps anciens. En effet l’exposition rappelle avantageusement et sur le même plan les trois grands types de déplacements qui nourrissent le travail de Viollet-le-Duc mais aussi de bien d’autres au XIXe siècle. Le voyage en Italie existait depuis la période moderne. Tout érudit, artiste, esthète se doit de se confronter aux ruines et bâtiments majestueux de l’Italie aussi bien antique que médiévale ou de la Renaissance. Ainsi alors que les sculpteurs s’enfermement peu à peu dans Rome (dont les hiérarques des beaux-arts tirent le grand prix de Rome), les peintres et bien d’autres préfèrent voyager, comme partir à l’aventure. Viollet-le-Duc est de cette seconde catégorie, et l’exposition met heureusement en relief quelques prises de conscience majeures : les ruines antiques notamment du Sud sicilien, de Rome, qui ne sont que de fugaces éclairs pour nourrir sa réflexion. Au contraire, le Palais des Doges ou bien d’autres formes issues de la Renaissance le marquent plus durablement même s’il se consacrera en France à la restitution du monde médiéval gothique. Les autres voyages sont ceux de la France qui découvre et met en avant son patrimoine. Viollet-le-Duc s’emploie à ces découvertes et à répertorier, dessiner, sous la coordination de ceux qui cherchent à mettre en avant les paysages romantiques comme dans les Voyages pittoresques, projet encyclopédique sur les paysages de France et leurs monuments, ruines et cultures (voir notre critique ici – Charles Nodier) dans le cadre du travail pour répertorier le patrimoine de la nation (sous la direction notamment de Mérimée durant la Monarchie de Juillet). En romantique de son époque, Viollet-le-Duc aime enfin se réfugier dans la montagne et se rend fréquemment dans les Alpes du Nord jusqu’à s’installer partiellement sur le lac Léman. Ses cartes, si elles ne sont pas reconnues par les géographes, apportent effectivement à sa réflexion mais l’exposition échoue à vraiment expliquer en quoi…

L’architecte des dynasties ?

La seconde partie de l’exposition se consacre au parcours professionnel à proprement parler. On passe alors des lettres, correspondances, dessins et toiles aux documents de l’architecte à proprement parler. Viollet-le-Duc développe une carrière brillante jusqu’à devenir l’un des plus grands architectes de son temps, à partir de la Monarchie de Juillet, sous la direction de ses maîtres, puis indépendamment sous le Second Empire et les débuts de la IIIe République. En romantique toujours et alors que la France cherche à mettre en avant ses racines, il travaille donc aux grands chantiers de la fabrique des antiquités nationales et des monuments emblématiques des régimes ou plus largement de la nation : il y a d’abord de nombreux édifices religieux, à commencer par la Sainte-Chapelle de Paris (alors que les autres Sainte-Chapelle sont progressivement détruites ou tombent en ruine, ou restaurées partiellement) mais aussi les cathédrales ; il y a aussi les châteaux, Pierrefonds particulièrement en ce qu’il est un lieu prisé des Orléans puis surtout des Bonaparte ; il travaille enfin sur nombre d’ouvrages liés à la dynastie. Ainsi Napoléon III cherchant à donner de grands ancêtres à la France, il s’engage dans l’édification de la statue de Vercingétorix, devant départager ceux considérant que la nation est celle des gallo-romains et les défenseurs d’une nation germanique…

Son lien à la dynastie Bonaparte est tout de même fort ; il est proche de Mathilde et va jusqu’à dessiner avec force détails (on dirait designer aujourd’hui) le train impérial que Napoléon III souhaite utiliser pour sillonner la France, goût qu’il a nourri depuis qu’il était Prince-Président sous la Seconde République.
En réalité le travail de Viollet-le-Duc va au-delà de ce qui est commandé et l’exposition fait très heureusement bien montre du fait qu’il se veut aussi un pédagogue, cherchant à diffuser ses connaissances et à les systématiser dans le cadre de ses écrits et entretiens (Dictionnaire raisonné…) ; il peine à s’imposer dans le milieu universitaire ; il cherche aussi à créer des lieux pour collectionner décors et ornements, habitude de la période des styles éclectiques et historicistes. Il est en son temps. La reconstitution d’une partie de son atelier le montre bien : il collectionne, ordonne, range pour classifier.

Notre-Dame, une étude de cas pour comprendre l’œuvre de l’architecte – auteur

L’exposition ne peut retracer l’ampleur de l’œuvre d’écriture ni même de reconstruction et restaurations de Viollet-le-Duc. Elle se concentre donc sur quelques grands moments (Sainte-Chapelle, quelques aspects de Pierrefonds dont le plan final est imposé par l’Empereur lui-même, quelques chapelles). Pas un mot sur certains sites de restauration majeurs.

Une section large est consacrée au travail de Notre-Dame : on voit bien les étapes, les corps de métier, les documentations, les plans et les débats qui président aux travaux. En effet, la restauration fait émerger des options très différentes. Faut-il restaurer dans un style d’origine, un style idéal ou en fonction des aménagements d’une période ou d’une autre ? Les couches historiques doivent parfois être sélectionnées. L’élévation d’une flèche est aussi un débat, comme pour la Sainte-Chapelle…

Surtout, on comprend par cette étude de cas combien Viollet-le-Duc cherche à développer une restauration systématique, en considérant parfois à l’excès un monument comme un grand organisme vivant où tous les membres entreraient en interaction. Il bénéficie ainsi des acquis de la révolution industrielle, d’une abondance de ressources des commanditaires pour pouvoir s’appuyer sur les plus grands ateliers de l’époque (en termes de travail des métaux, de l’orfèvrerie à la chaudronnerie, de travail de la pierre…). L’exposition montre à quel point l’architecte va jusqu’à commander et travailler en étroite interaction avec Placide Poussielgue-Rusand, acteur incontournable du bronze à son époque. Leur collaboration donne toutes sortes d’ouvrages d’arts décoratifs participant de la vie de l’écrin architectural. C’est un peu une totalité qui est donc pensée par Viollet-le-Duc dans ses chantiers. L’exposition ici marque un important point pour restituer son empreinte.

Quelques oublis regrettables

Malgré toutes les bonnes volontés, une exposition biographique peut tomber dans certains travers et quelques-uns ne sont pas évités ici. Ce ne sont que des points que les connaisseurs remarqueront sans doute, mais tout de même… Le visiteur ne manquera pas de s’interroger sur le lien qui est souvent dressé entre Viollet-le-Duc et l’art nouveau. Toute réflexion sur les ornements ne signifie et mise en avant du végétal ne signifie pas nécessairement préparer l’art nouveau. En effet, on préférera considérer que le travail sur les motifs floraux sont à relier à la réflexion sur l’art gothique et les représentations du Moyen Age : ils font en effet débat entre Français et Allemands notamment pour savoir quelle nation a porté à sa plus grande affirmation un art (construit alors comme) national avant la grande vague continentale de la Renaissance italienne. Viollet-le-Duc, dont l’exposition tait d’ailleurs les accents antisémites et peu amènes de la fin de sa vie, fut en effet l’un de ceux qui participa (notamment autour de la question de l’ogive) à cette concurrence nationaliste. C’est un point important pour comprendre son parcours ; il est un peu tu par l’exposition.

De même, on ne peut qu’apprécier le choix de concentrer le propos sur trois grands chantiers plutôt que de parsemer les traces de ses travaux. Cependant, un petit rappel d’autres grands ouvrages aurait été utile. Surtout, l’exposition occulte complètement un pan de son œuvre et de ses préoccupations. Le visionnaire n’a pas simplement travaillé pour édifier ou restaurer des édifices officiels et/ou religieux. Il a en effet, et c’est important pour le replacer dans l’histoire de l’architecture et dans son époque, énormément travaillé sur l’architecture privée. Il a construit plusieurs châteaux et demeures à portée purement privée, ce qui a guidé une part de sa réflexion sur la séparation des espaces publics et ouverts et des espaces fermés et privés (Roquetaillade, immeubles parisiens, Pupetières…). L’exposition oublie donc tout ce pan.

Enfin, le débat sur la place d’Eugène Viollet-le-Duc dans les débats de l’architecture se renforçant et se professionnalisant est à peine évoqué. Le penseur édictant une véritable doctrine est en effet critiqué dans le cadre des débats nationaux sur le gothique, la place du Moyen Age, mais il est aussi critiqué au sein même du métier, ce qui apparaît peu.

Ce ne sont pas des aspects essentiels sans doute pour exposition de commémoration, mais l’oubli de l’architecture à vocation privée ampute un peu la portée rétrospective de l’ensemble…

L’exposition Viollet-le-Duc, les visions d’un architecte est donc une large réussite parce que l’exposition parvient à largement traiter la formation et le parcours de l’auteur, ses grandes réalisations : elle intéresse. L’ensemble est clair et didactique, pas du tout indigeste, même si le Grand-Duc est présenté sous ses meilleurs atours, sans trop qu’on perçoive les limites de ses démarches, les critiques qui lui furent portées de son vivant ou après sa mort…

Visuel 1 – VlD – Affiche de l’exposition
Visuel 2 – VlD – Vue de la section consacrée à Viollet-le-Duc et aux voyages ; archives et ouvrages de l’architecte – auteur
Visuel 3 – VlD – Vue de la section consacrée à la restauration de Notre-Dame et aux questions de l’ornement

APPLICATION :
Une application smartphone gratuite sera disponible… à partir du 14 décembre.

Infos pratiques

Festival du Houblon
Théâtre de Poche Montparnasse
Amelie Blaustein Niddam
C'est après avoir étudié le management interculturel à Sciences-Po Aix-en-Provence, et obtenu le titre de Docteur en Histoire, qu'Amélie s'est engagée au service du spectacle vivant contemporain d'abord comme chargée de diffusion puis aujourd'hui comme journaliste ( carte de presse 116715) et rédactrice en chef adjointe auprès de Toute La Culture. Son terrain de jeu est centré sur le théâtre, la danse et la performance. [email protected]

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