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Du bois sacré au cosmos, ballade au coeur des paysages mystiques au Musée d’Orsay

Du bois sacré au cosmos, ballade au coeur des paysages mystiques au Musée d’Orsay

18 mars 2017 | PAR Alice Aigrain

Aller au-delà des apparences, voilà en somme ce que nous propose le musée d’Orsay. Ne plus voir simplement dans les peintures de paysages du passage du siècle, la représentation de la nature, mais le mysticisme qui la sous-tend. À l’inverse des impressionnistes qui ont fait du paysage le sujet de leur débat et de leur recherche, le symbolisme, le synthétisme, le divisionnisme, les nabis, etc., ont fait du genre paysager le réceptacle implicite de leur besoin d’idéalisme. Si cette idée est bien connue dans le monde de l’histoire de l’art, il s’agit d’une des premières expositions à la mettre en cimaise. Une exposition à ne pas rater.

Le religieux, le spirituel et la science dans l’art

Le paysage a de tout temps été un moyen de dépasser les réalités matérielles, du paysage symboliste à celui religieux, et comme l’expliquait déjà Kenneth Clark dans L’art du paysage en 1949 (aux éditions Julliard), il a souvent été un moyen de représenter ce qui est au-délà des apparences physiques. Le Sublime du paysage romantique, la domestication du sauvage dans l’art des jardins, ce type de représentation interroge les relations de l’homme à la nature. L’exposition se concentre sur la période du passage du siècle. Époque du symbolisme, du divisionnisme dont le contexte semble expliciter un regard nouveau de l’homme sur son environnement. Face à l’hégémonie du positivisme, pensée donnant la primauté à l’expérimentation et au progrès, les artistes vont s’opposer à cette doctrine en affirmant un idéalisme. Nombre sont ceux qui pensent que l’homme va droit à sa perte avec l’industrialisation. Cherchant alors à retrouver une unité perdue avec la nature, les peintres interrogent la transcendance et l’immanence de la nature à travers les diverses cultures et religions. La représentation du paysage devient alors le réceptacle de ces questionnements. Cependant les raisons de cette fusion entre mysticisme et paysage à partir de la seconde moitié du XIXe siècle sont multiples : rejet du positivisme pour certains, intérêt pour les sciences naturelles alors vulgarisées (l’astronomie, mais aussi la météorologie, la botanique, la médecine) qui génèrent fantasmes et croyances, ou encore passion pour les sociétés primitives qui représentent pour certains artistes le paradis perdu de la symbiose entre l’homme et son environnement (de la Polynésie à la Bretagne). Ainsi l’exposition amène-t-elle à regarder vers de multiples angles d’approche. Voilà qui fait sa richesse, d’autant plus que l’accrochage clair permet au propos de rester intelligible.

Entre l’Europe et l’Amérique

La première salle dévoile de façon un peu canonique et linéaire une sélection d’œuvres de grands noms de l’histoire de l’art (Monet – avec notamment les meules – , Van Gogh, Klimt, Odilon Redon pour finir avec Kandinsky). Puisant dans l’effet procuré par les œuvres sur le spectateur, il démontre que le paysage, le travail de la lumière, favorise une approche contemplative des tableaux, ouvrant ainsi la voie vers un mysticisme. S’ensuivent des salles qui s’organisent en fonction de leur lecture iconologique et iconographique. Dans la représentation du bois sacré se trouve ce que Baudelaire nomme en 1857 « des forêts de symboles ». Le mystère d’un lieu où est recherchée l’expression de la spiritualité, dans lequel l’homme fait son chemin de foi. Il est parfois dénué de présence humaine comme dans La Forêt au sol rouge de George Lacombe. Il montre d’autre fois la profonde union entre l’homme et le ce lieu sacré comme dans La dormeuse au bois magique de Maurice Denis, dans laquelle la chevelure se confond aux nervures d’un tronc d’arbre. L’œuvre fait d’ailleurs la transition avec la salle suivante, nommé le divin dans la nature, elle questionne : les artistes montrent-il le divin dans la nature – parfois de façon explicite avec des figures religieuses, ou par le paysage d’âme – ou l’homme dans une divine nature – montrant ainsi la quête d’une symbiose ?
La suite de l’exposition se détourne de l’Europe. Organisée en collaboration avec l’Art Gallery d’Ontario, l’exposition propose également de regarder la production nord-américaine et notamment canadienne. Des liens ont été établis entre les artistes d’Europe du Nord et ceux de l’outre-Atlantique, via une exposition en 1913 à Buffalo. Le mouvement est un peu plus tardif, la facture très différente, les paysages représentés en rapport avec leur environnement, mais on y retrouve la valeur symbolique de la représentation du paysage. Les artistes se rassemblent dans le Groupe des Sept à partir de 1920 et ils joueront un rôle important puisqu’ils constituent le premier mouvement d’un style de représentation de paysage d’Amérique du Nord, non sans revendications identitaires. De la portée mystique de ces œuvres, et de la recherche du Sublime ressort un fort syncrétisme.
S’ensuivent les nuits et le cosmos : moment ou sujet qui appellent tous les mystères, mais aussi la désolation dramatique ou mélancolique. Les nuits défilent dans leur pluralité, de celle tourmentée de Van Gogh aux visions moroses de Knopff représentant une ville Bruges désertée. De la nuit étoilée au cosmos, il n’y a qu’un pas, que l’exposition franchit après quelques détours. Le regard se tourne vers les astres, portées tant pas l’expansion de l’astronomie au début du XXe siècle que par la transcendance spirituelle de la lumière intersidérale.

Entre grands noms, et personnalité à découvrir

De Monet à Kandinsky nous annonce l’affiche. La mise en avant des grands noms n’est ici pas surannée, puisqu’ils représentent une part non négligeable des œuvres exposées. Monet, Puvis de Chavannes, Van Gogh, Denis, Sérusier, Strinberg, Munch, Redon, Chagall, les peintres les plus connus se succèdent. Une enfilade de dix Monet ouvre même l’exposition.  Sur les 110 paysages mystiques qui ornent les cimaises de l’exposition, il y a cependant une vraie volonté de faire la lumière sur des artistes moins connus. Le regard porté sur le Canada met en avant des œuvres rarement exposées en France, et auxquelles le public européen est moins familier. Les toiles d’Emily Carr ou de Lawren Steward Harris ne manqueront pas de marquer par leur proposition picturale dont la facture épurée et colorée donne une impression d’irréelle, ajoutant à l’atmosphère mystique du paysage. Les œuvres d’Eugène Jansson surprendront par leur puissance effrénée. Celles de Charles-Marie Dulac étonneront par la force de la lumière donnant un rendu quasi photographique dans laquelle la nature toute puissante se charge de spiritualité universelle et de transcendance. Une primeur donnée à la lumière qui se retrouve dans les œuvres de la salle dédiée à la représentation cosmos. Cette lumière parvenue d’ailleurs, d’un espace inconnu et infini, auxquelles les artistes se confrontent en se tournant vers l’abstraction. La salle diffuse Charles Ives en fond sonore, un regard porté sur les œuvres de Wenzel Hablik, et de Augusto Giocometti et l’on est déjà loin. Pour clôturer le tout, un grand format d’Hilma af Klint : ésotérisme, mysticisme et émotion.

©rédits photo

Emile Bernard Madeleine au Bois d’Amour, 1888, Huile sur toile, 1,37 x 1,63 m Paris, musée d’Orsay, © Musée d’Orsay, Dist. RMN-Grand Palais / Tony Querrec
Vincent van Gogh La Nuit étoilée, 1888, Huile sur toile, 73 x 92 cm Paris, musée d’Orsay, © RMN-Grand Palais (musée d’Orsay) / Hervé Lewandowski
Pierre Puvis de Chavannes Le rêve, 1883, Huile sur toile, 82 x 102 cm Paris, musée d’Orsay, © RMN-Grand Palais (musée d’Orsay) / Hervé Lewandowski

Infos pratiques

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Géraldine Bretault
Diplômée de l'École du Louvre en histoire de l'art et en muséologie, Géraldine Bretault est conférencière, traductrice et rédactrice dans le secteur culturel, collaboratrice régulière de l'ICOM, des Rencontres d'Arles, de la revue de design Etapes. Membre de l'Association des traducteurs littéraires de France et du Syndicat de la critique de théâtre, musique et danse, elle a rejoint l'aventure de Toute La Culture en 2011, autour des rubriques Danse, Expos et Littérature. Elle a par ailleurs séjourné à Milan (2000) et à New York (2001, 2009-2011), où elle officiait en tant que Docent au Museum of Arts and Design et au New Museum of Contemporary Art.

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