Expos

« Dorothea Lange : Politiques du visible » au musée du Jeu de Paume

« Dorothea Lange : Politiques du visible » au musée du Jeu de Paume

20 octobre 2018 | PAR Diane Royer

Le musée du Jeu de Paume présente « Dorothea Lange : Politiques du visible », du 16 octobre 2018 au 27 janvier 2019, une exposition produite par l’Oakland Museum of California, puis présentée, cet été, à la Barbican Art Gallery à Londres.

L’exposition « Politiques du visible » rend hommage à Dorothea Lange, photographe américaine largement connue pour ses travaux témoignant de la Grande Dépression, des années 1930 à la décennie d’après guerre, aux États-Unis. Chronologique, la manifestation artistique présente les oeuvres majeures de cette artiste – dont certaines sont, pour la première fois, montrées en France. Des planches-contact accompagnées d’une carte figurant les États dans lesquels Lange a travaillé, des documents et des projections.

La Photographie documentaire
Dorothea Lange témoigne de la mise en œuvre de la Farm Security Administration (FSA), chargé d’aider les fermiers touchés par la Grande Dépression, l’un des programmes du New Deal prévu par Roosevelt pour lutter contre les conséquences de la Grande Dépression. Dorothea Lange fait le portrait de métayers, de fermiers, de manœuvres dans le bâtiment.
L’artiste, humaniste et libérale, documente également la ségrégation subie par les Afro-américains dans les années 1930, la plupart étant directement touchés par la crise, la totalité étant exclu du New Deal.
Malgré le contexte de la commande publique, malgré le travail de documentation sur la crise économique, le sujet central des photos reste les hommes et les femmes que l’artiste rencontre et interroge, puis finalement capture le portrait. À ce propos, Dorothea Lange alterne la photographie contextuelle et celle au cadrage plus serré, plus centré sur son modèle. Elle regrette, en effet, ne jamais être assez proche de son sujet.

Mémoire de ces rencontres, de ces discussions avec ses modèles, la photographe légende ses clichés. Les cartels renseignant les oeuvres reprennent, d’ailleurs, les notes de Dorothea Lange, aujourd’hui conservées au Library of Congress of Washington et au National Archives of United States. Par exemple, une photographie datée de 1938 illustre la misère touchant les habitants de San Francisco. Celle-ci représente une file d’attente pour percevoir le droit à la Sécurité Sociale créée en 1935. Elle est flanquée d’un texte détaillant le prix de l’aide percevable jusqu’à seize semaines, le nombre de dix millions de chômeurs. Aussi, le contexte des photographies est-il primordial pour l’artiste. Dès 1939, elle conçoit même des ensembles de clichés qu’elle accompagne de données sociologiques telles que l’âge, le nombre d’enfants, le salaire, etc.
L’artiste explique : « Une photographie documentaire n’est pas en soi une photographie factuelle. C’est une photographie qui communique entièrement le sens et la portée de l’épisode ou de la circonstance ou de la situation, qui ne peuvent être révélés uniquement, parce qu’il n’est pas vraiment possible de les montrer, que par cette autre qualité. En fait, on ne peut pas vraiment parler de guerre entre l’artiste et la photographe documentariste. Un photographe doit être les deux. »
Dans une démarche similaire, ses photographies accompagnent les articles de son époux Paul S. Taylor, professeur d’économie à Berkeley ; ils collaborent, une trentaine d’années durant, pour les agences fédérales instituées dans le cadre du New Deal.

Une partie de l’exposition est consacrée au chef-d’œuvre de Dorothea Lange, Migrant Mother. Présentée avec d’autres clichés de la même série, la photographie, dont le titre a été coupé par la presse, atteste ainsi de la pratique de la photographie de l’artiste qui effectue plusieurs prises de vue, sélectionnant par la suite celle qui sera exploitée. Emblématique de la Grande Dépression, Migrant Mother, icône de la misère, est diffusée dès 1936. La photographie sera par la suite détournée et instrumentalisée par les nazis dans le cadre d’une propagande anti-américaine.
Ancrée dans le contexte de la crise économique des années 1930, la production artistique de Dorothea Lange en présente certains acteurs primordiaux comme Tom Collins, premier gérant de camp, à qui John Steinbeck dédie Les raisins de la colère

Dorothea Lange réalise un reportage sur l’internement des Américains d’origine japonaise à la suite de Pearl Harbor, entre mars et juillet 1942. Commandée par le gouvernement, ces photographies ne peuvent être exploitées par l’artiste. L’État les transforme en un outil de propagande pour dissimuler ce crime, pour communiquer sur ce « déplacement » des Nippo-Américains, sans torture ni violence. Au total, cent dix mille personnes sont internées dans dix camps répartis dans sept États, autant de personnes forcées de quitter leur emploi, leur logements, leurs biens.
Dorothea Lange ne répond pas aux attentes du commanditaire, elle est renvoyée lorsque les autorités découvrent le résultat de son reportage qui dévoile plus qu’il ne cache les faits.
Ces clichés ne sont redécouverts qu’en 2006, à l’occasion de leur publication.

Politiques de l’invisible :
Les sujets des travaux de Dorothea Lange traitant de la Grande Dépression et des camps d’internement des Nippo-Américains, de la misère et des traitements inhumains, susciteront, sans doute, colère et compassion, horreur, et empathie,… Comment ne pas faire le lien avec l’actualité ? Des situations économiques ou politiques de certains pays au sort que les politiques migratoires des pays « accueillants » peuvent réserver aux migrants.
Pour Life Magazine, Dorothea Lange réalise un reportage dans les tribunaux et les prisons de Californie, suite à une loi consacrant l’institution des avocats commis d’office. L’exposition présente une maquette originelle du média. Les tribunaux et les prisons que la photographe documente rappellent également l’actualité. Comment ne pas penser à l’état de la justice aux États-Unis ? En France ?
Dorothea Lange déclare : « Je suis convaincue que l’appareil photo est un puissant moyen de communication ; je suis également convaincue que c’est un outil précieux à la disposition de la recherche sociale, qui n’a pas encore été développé dans toutes ses capacités » (citée in Karen Tsujimoto, Dorothea Lange : Archive of an Artist, Oakland, Oakland Museum, 1995, p. 23). Aujourd’hui, c’est au musée de relayer le message de Dorothea Lange et d’endosser le rôle de « diffuseur » de ce précieux outil, c’est au musée d’exposer et de valoriser ce puissant moyen de communication.

 

 

Visuels :

Migrant Mother, Nipomo, California, 1936, Dorothea Lange © The Dorothea Lange Collection, The Oakland Museum of California, City of Oakland. Gift of Paul S. Taylor

White Angel Breadline, San Francisco, 1933, Dorothea Lange © The Dorothea Lange Collection, The Oakland Museum of California, City of Oakland. Gift of Paul S. Taylor

Near Eutah, Alabama, 1936, Dorothea Lange © The Dorothea Lange Collection, The Oakland Museum of California, City of Oakland. Gift of Paul S. Taylor

Toward Los Angeles, California, 1937, Dorothea Lange © The Dorothea Lange Collection, The Oakland Museum of California

Jour de lessive, quarante-huit heures avant l’évacuation des personnes d’ascendance japonaise de ce village agricole du comté de Santa Clara, San Lorenzo, Californie, 1942, Dorothea Lange © The Dorothea Lange Collection, The Oakland Museum of California

Dorothea Lange au Texas sur les Plaines, 1935, Photo : Paul S. Taylor © The Dorothea Lange Collection, The Oakland Museum of California, City of Oakland. Gift of Paul S. Taylor

La Chartreuse de Villeneuve Lez Avignon repense l’architecture
3 expositions à ne pas manquer en marge de la FIAC
Diane Royer

Publier un commentaire

Votre adresse email ne sera pas publiée.

Votre adresse de messagerie ne sera pas publiée. Les champs obligatoires sont indiqués avec *