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Domaine de Chaumont-sur-Loire, Centre d’Arts et de Nature- Saison d’Art 2019

Domaine de Chaumont-sur-Loire, Centre d’Arts et de Nature- Saison d’Art 2019

12 avril 2019 | PAR Yuliya Tsutserova

Les grilles du Domaine de Chaumont-sur-Loire s’ouvrent sur un véritable monde parallèle : ici, sous l’œil attentif et raffiné de Chantal COLLEU-DUMOND (la directrice du domaine et commissaire des expositions d’art contemporain), se réfugie et s’épanouit l’esprit créatif naturel par excellence : la spontanéité inépuisable, la virtuosité sans effort, la plasticité infinie de la ligne et de la couleur, le chaos ordonné, la mutabilité perpétuelle et le splendeur imparfait et éphémère.

Cet esprit est accueilli et révélé en toute sa bonté par des sensibilités artistiques de toutes les régions du monde : la Chine (Gao XINGJIAN, Ma DESHENG), le Ghana (El ANATSUI), le Brésil (Janaina MELLO LANDINI, Luzia SIMONS), l’Allemagne (Cornelia KONRADS) et la France (Agnès VARDA, Stéphane THIDET, Vincent MAUGER, Christian RENONCIAT, Côme MOSTA-HEIRT, et Marc COUTURIER).

Les encres consommées de Gao Xingjian témoignent de cet « oubli de soi » qui seul saisit l’essence fuyante des phénomènes du monde : « La Neige en août ?2 » , « Sous la Pluie » , « La Nature » et « Avant l’orage » font renaître, au seuil de l’abstraction, l’esthétique classique chinoise de shuimohua, prisée pour sa simplicité, spontanéité, et fidélité à l’esprit vivant de toute chose. C’est dans cet esprit que veille aussi Ma Descheng : dans ses sculptures, les pierres – chacune dotée d’une « personnalité » formelle unique – négocient entre elles un équilibre assymétrique et précaire.

« Cire Perdue », l’installation d’El Anatsui au bord de la colline surplombant la Loire, évoque une autre tension : l’appel primordial du fleuve à l’exploration et le regret des barques délabrées ; pour eux, ce n’est plus qu’un souvenir d’une possibilité, d’une découverte emportée par l’écoulement irréversible de l’eau et du temps.

Les cordes tressées de Janaina Mello Landini refusent elles aussi d’oublier leur passé végétale : elles s’entremêlent en troncs, en toiles des branches, en voûtes, elles poussent sans sol, sans eau, sans soleil, se retrouvant enfin sous forme d’une forêt fantôme blanche. « Mil Flores », la tapisserie majestueuse de Luzia Simons, rend également hommage à la nature morte : s’y trouvent préservés les plus fragiles pétales du répertoire flamand de 17ème siècle, dont les couleurs mûres et contours sinueux n’approchent leur apothéose prodigue qu’en périssant.

Dans la « Rupture » de Cornelia Konrads, c’est la nature vivante qui triomphe sur son sépulcre des briques : les pousses des plantes sans prétention y percent le sol centenaire des écuries renommées et se réjouissent dans une ignorance béate de l’héritage.

Dans les œuvres d’Agnès Varda, dont les derniers jours ont ornés ce domaine, vit l’esprit indomptable de nature en jeu : son chat Nini occupe son poste sentinelle au sommet d’une souche (« L’arbre de Nini »), et les tournesols robustes jouent cache-cache avec le soleil perçant les photogrammes de la tragi-comédie « Le Bonheur », éclatant en rires à travers les larmes (« La Serre du Bonheur »).

Pleurent aussi – tout en lévitant et niant ainsi la gravité – les pierres de Stéphane Thidet, et son ampoule solitaire sonde les profondeurs les plus obscures d’une mare souterraine en creusant un chemin dans la membrane des lentilles d’eau (« Il n’y a pas d’obscurité »).

Les pierres de Vincent Mauger remettent en question leur insensibilité en flottant à la surface du miroir d’eau et en se réchauffant au soleil. Sous la main experte de Christian Renonciat, le bois prend le relai en se déguisant en tissu, en pierre, en carton, en ondulations de sable – ce bois n’est rien sinon caméleon. Le bois de Côme Mosta-Heirt est encore plus ambitieux : abattu, mutilé, presque méconnaissable, il se réinvente en « Portes » d’Étretat, vernis d’écumé marine, recouvert de la mousse mouillée comme d’une nouvelle écorce et feuilles, prêt à faire face à des nouveaux assauts. En revanche, les orangers de Marc Couturier (« Vous Êtes Ici ») n’ont rien à craindre sauf l’appétit vorace des visiteurs, qui se casseraient vite les dents en cédant à la tentation de ce fruit défendu en porcelaine de Sèvres.

S’échapper au Domaine de Chaumont-sur-Loire, c’est rappeler à sa « vie rationnelle » ses homologues, la « vie végétale » et la « vie sensitive », et de récupérer ainsi sa vie humaine en son tout. Et pour une telle renaissance de la nature humaine, il n’y a rien de mieux que de se rendre à la nature elle-même, en suivant l’exemple des artistes représentés dans cette Saison d’Art 2019.

visuels : affiche (c) DR

et photos de (c) YT

« Le chant des revenants », par Jesmyn Ward
« Tout Dostoïevski », le spectacle vraiment fou d’Emmanuel Vérité et Benoit Lambert
Yuliya Tsutserova

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