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Dinh Q. Lê, le tressage des souvenirs

Dinh Q. Lê, le tressage des souvenirs

15 février 2022 | PAR Laetitia Larralde

Le musée du quai Branly invite l’artiste vietnamien Dinh Q. Lê pour une exposition où la photographie est le matériau de base des histoires recomposées de l’artiste.

En 2020, le musée du quai Branly organisait sa première grande exposition consacrée à l’image contemporaine (photo, vidéo, installation), A toi appartient le regard et (…) la liaison infinie entre les choses. On y trouvait deux œuvres de Dinh Q. Lê (Crossing the Farther Shore et The Colony), un artiste encore peu présenté en France, ce qui a conduit à l’exposition monographique actuelle. Avec un parcours chronologique allant de 2004 à aujourd’hui, nous découvrons ici principalement le travail de tissage d’images de l’artiste.

Dinh Q. Lê est un photographe vietnamien dont le travail est fortement marqué par son histoire personnelle. Né dans le sud du Vietnam à la frontière du Cambodge, il a fui très jeune son pays vers les Etats-Unis via la Thaïlande suite à l’invasion des Khmers rouges. Mais aux Etats-Unis, le Vietnam est synonyme d’une guerre particulièrement douloureuse et polémique, et cette image dominante occulte complètement la réalité actuelle du pays. Dans ce qui ressemble à un travail d’historien, Dinh Q. Lê cherche donc à rendre la complexité de l’identité de son pays et à enrichir une vision trop partielle, depuis Hô Chi Minh-Ville où il s’est réinstallé.

Bien que photographe de formation, Dinh Q. Lê photographie peu. Il collectionne les images en tous genres, de la photographie vernaculaire aux images d’archives historiques en passant par les images de cinéma, et s’en sert de matériau de base pour composer ses œuvres. En se servant d’une technique de tressage que sa tante utilisait pour fabriquer des nattes, il combine plusieurs images qui se mélangent, se recouvrent et se télescopent. L’œuvre finale ne se saisit pas entièrement au premier coup d’œil : il faut se déplacer pour en saisir les détails, découvrir une silhouette qui ne se voit que de loin ou apprécier les reflets créés par les différentes matières.

Ce travail de tissage, où les fils s’entremêlent, rappelle celui de la mémoire. Certaines photographies d’évènements historiques sont devenues tellement iconiques qu’elles finissent par s’intégrer à nos souvenirs, et démêler le vécu du fabriqué peut devenir difficile, d’autant plus quand les photographies de famille ont disparu, comme pour l’artiste. A l’image des compositions dont le tissage est laissé libre en partie basse, les souvenirs peuvent aussi être incomplets, voire disparaître totalement. Ils peuvent également être réactivés par fragments, comme autant de morceaux des mosaïques que forment ses tissages.

Dinh Q. Lê cherche à redonner la parole à ceux jugés trop minoritaires ou insignifiants pour qu’on les écoute. Puisque la version américaine de la guerre du Vietnam est écrasante, il a regroupé les œuvres d’artistes vietnamiens engagés sur le front pour témoigner du quotidien des soldats, redonnant une épaisseur, une vie, à ceux qui n’étaient que des personnages secondaires du récit américain. Son travail est également orienté vers la mémoire des victimes du génocide des Khmers rouges, mêlant portraits de jeunes gens disparus et vues d’Angkor Vat ou de centres de torture.

La vingtaine d’œuvres de Dinh Q. Lê présentée au musée du quai Branly reflète la minutie et la persévérance de l’artiste, qui reconstruit à la fois l’histoire de sa famille et celle de son pays. Tout se mêle – images anciennes et actuelles, techniques traditionnelles et modernes, Histoire et quotidien – pour donner une représentation du monde au plus proche de ce qu’il est : un tissage d’une multitude d’histoires et de points de vue, changeant selon la façon dont on le regarde. Mais n’oublions pas l’essentiel : à partir d’images d’évènements traumatiques, Dinh Q. Lê a su créer de la beauté, délicate et insaisissable.

Dinh Q. Lê – Le fil de la mémoire et autres photographies
Du 08 février au 20 novembre 2022
Musée du quai Branly – Jacques Chirac – Paris

Visuels : 1- Cambodia Reamker #11, 2021, Dinh Q. Lê © Collection de l’artiste, Hô Chi Minh-Ville / 2-4- Vues de l’exposition « Dinh Q Lê. Le fil de la mémoire et autres photographies » du 08.02.22 au 20.11.22 – Copyright : © musée du quai Branly – Jacques Chirac, photo Léo Delafontaine / 3- Splendor and Darkness (STPI) #26, 2017, Dinh Q. Lê © Dinh Q. Lê – STPI. Photo courtesy of the Artist and STPI / 5- Untitled 9, 2004, Dinh Q. Lê © Katie de Tilly, Hong Kong

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Laetitia Larralde
Architecte d'intérieur de formation, auteure de bande dessinée (Tambour battant, le Cri du Magouillat...)et fan absolue du Japon. Certains disent qu'un jour, je resterai là-bas... J'écris sur la bande dessinée, les expositions, et tout ce qui a trait au Japon. www.instagram.com/laetitiaillustration/

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