Expos
[Derniers jours] D’un plafond l’autre, étude sur les décors du XVIIe siècle

[Derniers jours] D’un plafond l’autre, étude sur les décors du XVIIe siècle

27 avril 2014 | PAR Franck Jacquet

Une exposition immanquable pour les passionnés des arts décoratifs et picturaux ! Dédiée aux plafonds des hôtels parisiens de la seconde moitié du Grand Siècle, l’exposition Peupler les cieux, dessins pour les plafonds parisiens au XVIIe siècle se déroule jusqu’au 19 mai prochain dans l’aile Sully du Louvre. Très dense et couvrant quatre salles seulement, l’exposé décortique magistralement les grands aspects techniques et ornementaux de cet aspect du dessin français.

[rating=5]

Une nouvelle étape technique et décorative pour les plafonds parisiens
Le plafond dit de style parisien accordait traditionnellement une large place aux solives et conservait un aspect massif que l’Ecole de Fontainebleau n’avait pas remis en cause. Mais le renouvellement de l’influence italienne durant le second tiers du XVIIe siècle introduit une diversité nouvelle que les plafonds parisiens vont intégrer, digérer et reconstruire durant plus d’un demi-siècle. A la faveur de l’essor économique permis dans un premier temps par la puissance française et au croisement des beaux-arts et des arts décoratifs, la décoration des plafonds devient un nouvel enjeu esthétique au sein des élites parisiennes. Pour plus de lisibilité et pour surmonter un propos très précis et technique, la commissaire de l’exposition Bénédicte Gady a l’intelligence de développer un propos à la fois thématique et chronologique en s’appuyant sur une iconographie provenant de quatre cas majeurs représentatifs des années 1640 – 1710 : le palais Mazarin au décor largement disparu aujourd’hui, le Palais du Louvre, le Palais des Tuileries détruit durant la Commune et l’hôtel Lambert lui aussi endommagé par un récent incendie.
Les grandes lignes de force de cette période sont parfaitement démontrées en quatre salles. D’une part, le propos donne à comprendre les difficultés techniques de la réalisation et surtout renouvellent par plusieurs études comparées de dessins et de formes la perception qu’on a de la réalisation de ces dessins qui doivent prendre en compte les voussures, les faux plafonds, les formes en entonnoir, les écarts de pentes ou autres contraintes. L’importance de l’étape de la feuille ou encore la place du tracé reporté, moyens pour passer du dessin au plafond (ou l’inverse) sont ainsi réexaminés. La place de la gravure, vecteur pour populariser les formes et les thèmes, est aussi soulignée tout au long du propos. Ensuite, on retiendra que les contraintes du processus de production de l’œuvre sont importantes, les dessins et peintures des plafonds étant quasi systématiquement réalisés par des groupes d’artistes et non par un seul peintre. Les études présentées conduisent notamment pour le Louvre et les Tuileries à des réattributions mais aussi à mettre en valeur, à côté des plus connus comme Charles Le Brun le rôle de ceux dont le nom n’est pas conservé dans les sources. Les évolutions techniques enfin sont surtout liées aux travaux sur la symétrie : les peintres dessinent, tiennent compte et parfois créent des compartimentations tantôt résiduelles, tantôt structurantes pour parer les plafonds dont ils ont la charge.

Une co-production
Les plafonds sont des co-productions. Les commanditaires sont très attachés à déterminer plus ou moins directement les thèmes traités. Mazarin avait ainsi particulièrement influencé la réalisation conjointe de Michel Dorigny, Simon Vouet et Francesco Romanelli qui participa à magnifier les réussites de la Monarchie française de Louis XIII et Louis XIV. Une petite salle est en effet dédiée à la restitution de cet ensemble décoratif qui est aujourd’hui disparu, sur le site de l’actuelle Bibliothèque Nationale (site Richelieu). Les dessinateurs – peintres doivent aussi composer leurs ensembles en fonction de ceux qui interviennent avant ou après leur passage : les ornementistes, les stucateurs, les menuisiers, les plâtriers ou encore les doreurs dans le cadre des ensembles les plus richement dotés.
Il n’en reste pas moins que les plus grandes figures du Grand Siècle émergent des cohortes de ceux qui ont permis ces ensembles largement disparus. Simon Vouet est présent via L’assemblée des dieux qui, au cœur des années 1630, introduit l’usage de la contreplongée pour donner une perspective illusionniste au tableau, procédé amené à connaître une large vogue dans les décennies suivantes. L’apothéose de Romulus ou encore un Quart de plafond pour une famille parlementaire par Charles Le Brun rappellent par la trace de la mise au carreau l’importance de la structure préalable de l’encadrement pour les projets préparatoires que devaient approuver les commanditaires nobles ou de la finance émergeant déjà. Bien évidemment, plusieurs peintres et dessinateurs s’attachent à peupler les plafonds de grands personnages mythologiques, particulièrement Apollon et Jupiter ou encore les allégories de vertus, de saisons et de la Victoire. On pourra citer de Sébastien Bourdon le projet en graphite de Jupiter foudroyant Phaéton pour répondre aux craintes de la terre établi pour l’hôtel parlementaire de Bretonvilliers aujourd’hui détruit. Le jeu sur la perspective, la gravité et l’usage de la voûte devaient désorienter le spectateur se concentrant sur le motif. Le Vau, Jean Lepautre, Poussin ou encore Le Sueur et Nocret complètent ce qui permet d’approcher l’essentiel de la production de l’époque tout en donnant du relief aux productions majeures, une gageure.

Au plus près de la démarche artistique
Le propos choisi colle aux démarches des peintres et des collectifs pour aboutir aux plus belles perspectives et mises en abîmes de l’époque, qu’elles soient thématiques ou proprement géométriques. Le parcours est très touffu et malgré la grande technicité des cartouches, l’ensemble est très accessible et réellement informatif.
Il faut cependant compléter la démonstration en rappelant que si la peinture présentée est une peinture décorative et non religieuse, elle n’en est pas moins influencée, dans une société d’Ancien Régime et marquée à la fin du XVIIe siècle par les débats théologiques, par les questions politiques et religieuses. Ainsi la place et l’interprétation des personnages mythologiques ne peuvent être resituées que, notamment, par rapport à ce qu’Apostolidès nomme la « mythistoire », procédé par lequel une autorité use d’une thématique ou d’un personnage mythologique, en force le sens en s’y identifiant plus ou moins directement pour créer, en rendant poreuse la frontière entre histoire et mythe, une forme de légitimation de sa propre personne. Louis XIV fit merveille ainsi en se faisant dessiner sous les traits d’Apollon. Ce cas célèbre est ainsi resitué dans cette exposition dans un contexte plus large. Parallèlement les représentations et les démarches individuelles comme collectives sont marquées par les recherches des amateurs et des critiques. Ainsi Poussin comme plusieurs autres peintres présents dans l’exposition reprennent dans leur démarche et la déclinaison de leurs formes les positions de Félibien, critique de l’art et théoricien de la peinture. Ce dernier « codifie » en effet à partir de ses conférences un cadre pour penser une « liberté de la peinture » et les dessins, y compris pour les plafonds. Il serait utile de passer par cette figure majeure pour compléter le propos. De même, l’ameublement de plus en plus vertical des hôtels particuliers étudiés et donc les autres arts décoratifs influencent par leurs évolutions la manière dont on imagine peupler ces cieux du XVIIe siècle. Le cas des galeries et de leur ameublement, notamment l’hôtel Lambert, a ainsi été étudié récemment par Nicolas Courtin. Cette complémentarité est aussi à prendre en compte pour mieux comprendre la conception des plafonds.

L’exposition livrée par Bénédicte Gady est très dense, assez technique mais elle est incontournable pour l’amateur de beaux-arts et d’architecture décorative tant les motifs et les formes ont pu être repris dans les productions françaises durant trois siècles. La grande rigueur de ses démonstrations et la sélection claire de quelques lieux et axes majeurs rendent l’ensemble très accessible. Rendre accessible des recherches et des écrits universitaires est ainsi assez rare pour être salué, d’autant plus qu’on pourra pleinement approfondir les textes des cartels grâce à un tout aussi riche catalogue d’exposition. En clair, à ne pas manquer !

Visuels :

Visuel 1 :
Charles Le Brun, Les Quatre Ages du monde. Projet de plafond. Pierre noire, plume et encre brune, lavis gris. H. 564, l. 637mm. Paris, musée du Louvre, Inv. 27651 © RMN-Grand Palais (musée du Louvre) / Christophe Chavan

Visuel 2 :
Attribué à Michel Dorigny, Projet de plafond avec trois compartiments. Graphite, lavis gris, aquarelle.

Visuel 3 :
Anonyme français ou « le Maître du demi-plafond », Projet de plafond. Plume et encre grise, lavis gris. H. 250 ; l. 422 mm. Paris,musée du Louvre, Inv. 33987 © RMN-Grand Palais (musée du Louvre) / Stéphane Maréchalle

Infos pratiques

Théâtre de la Mackellerie
Galerie Polka
Musée du Louvre

Publier un commentaire

Votre adresse email ne sera pas publiée.

Votre adresse e-mail ne sera pas publiée. Les champs obligatoires sont indiqués avec *


Soutenez Toute La Culture