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Cyrille Sciama : « l’exposition Monet/Rothko se veut intellectuelle et immersive »

Cyrille Sciama : « l’exposition Monet/Rothko se veut intellectuelle et immersive »

11 février 2022 | PAR Marion Allard-Latour

Cyrille Sciama, directeur général du musée des impressionnismes de Giverny, a eu l’idée de rassembler des œuvres de Claude Monet (1840-1926) et de Mark Rothko (1903-1970) pour une exposition inédite, qui aura lieu à partir du 18 mars. 

D’où vous est venue l’idée de rassembler des œuvres de Monet et de Rothko ?

C’est la première fois que nous organisons une exposition qui confronte les deux artistes, comme un dialogue à travers la peinture. Il y a de nombreuses années, à la Tate Modern de Londres, j’avais observé une œuvre de Monet qui était en regard avec un Rothko. C’était fabuleux. 

Par le passé, il y a déjà eu des expositions sur l’impressionnisme tardif et la naissance de l’abstraction, notamment à l’Orangerie, mais sans focus sur Rothko. Ce dernier, qui a effectué plusieurs voyages en Europe, a vu les grandes décorations impressionnistes à l’Orangerie. À cette époque, l’attention était surtout portée sur Paul Cézanne. Rothko a une audace de regard sur le travail de Monet, dont il pu voir des œuvres au MoMa à New-York. Il s’agit d’une histoire intimement liée aux collections américaines et à la diffusion de l’impressionnisme aux États-Unis. 

Selon vous, quels sont les points communs entre le maître de l’impressionnisme et le génie de l’abstraction ? Et au contraire, leurs différences ?

Ce qui m’intéresse avant tout, c’est de trouver des convergences visuelles, intellectuelles et historiques entre Monet et Rothko. Le premier reste le grand maître de l’impressionnisme alors que le second est passé de la peinture figurative à l’abstraction. Mais il existe aussi un Monet abstrait. L’exposition propose un dialogue entre six Rothko et sept Monet. Elle se veut intellectuelle et immersive. Nous mettons en avant un rapport à la perception de l’espace et de la couleur, qui montre à quel point ils sont complémentaires. 

Les œuvres de Rothko, avec la dilatation de la forme et de la couleur, permettent de s’immerger dans un espace. On ne sait pas ce que nous regardons. Est-ce un paysage ? Un personnage que l’on peut imaginer ? C’est un moment de peinture et de temps. Comme Rothko, Monet utilise le processus de la dilatation de l’espace. Cependant, Monet a réussi à créer l’abstraction dans un petit bassin d’eau alors que Rothko la fonde sur des grands formats. Jusqu’à ce qu’il tombe malade et ne produise plus que sur des toiles d’un mètre. 

Monet et Rothko sont insatisfaits et maniaques. C’est assez fascinant de voir des œuvres que nous pensons si simples et finalement extrêmement travaillées. Ils ont détruit beaucoup de leurs travaux et tous deux ont une très haute idée de l’art et de la vision du spectateur. 

Enfin, il existe un rapport presque évident entre les grands décors de l’Orangerie et la Chapelle Rothko à Houston avec une dimension spirituelle très prégnante. 

Comment avez-vous choisi les sept toiles de Monet et les six œuvres de Rothko ?

Nous avons commencé à travailler sur cette exposition en 2019, puis il y a eu le Covid. Il nous fallait un partenaire essentiel : la National Gallery of Art de Washington. Elle détient le plus grand nombre de Rothko au monde. Ils ont été enthousiasmés par le projet et nous ont prêtés deux Rothko, en lien avec le pont japonais de Monet. Néanmoins, nous avons eu plus de difficultés à obtenir des Rothko. Mais le projet a ravi les prêteurs qui ont été surpris de la proposition. Faire cela à Giverny, sur les lieux mêmes où Monet a résidé, représente un rapport physique intéressant.

En ce qui concerne les Monet, nous avons pu entre autre rassembler les Nymphéas ou le Saule pleureur. 

À travers ses œuvres, Rothko ne rend-il pas une forme d’hommage à Monet ?

J’ai écrit que Rothko était un admirateur inconscient de Monet. Mais il est là pour valoriser son propre travail. Il a également une fascination pour Michel-Ange et Nietzsche. Rothko est un intellectuel. Monet se trouve à l’opposé dans ce domaine. Il travaille beaucoup, c’est un praticien, il se promène. Il y a un hommage, certainement à travers le format et la couleur. 

Rothko emploie de plus en plus le noir dans ces toiles. Sa peinture est psychanalytique. À l’inverse, Monet se voue à son jardin et il le dit lui-même : c’est sa plus belle œuvre. Ils n’ont pas la même psychologie. 

Rothko a-t-il été inspiré par d’autres impressionnistes ?

Dans le catalogue de l’exposition, j’ai écrit un article intitulé « Abstraction chez les derniers impressionnistes ». Plusieurs artistes sont abstraits sans le savoir, comme Caillebotte, Pissarro ou Degas. Rothko est un homme cultivé, qui aime les musées. Il a vu cette peinture, notamment à New York. 

Monet est-il resté moderne ?

Le grand public demande toujours du Monet et du Van Gogh. C’est à nous de l’éduquer et de lui faire découvrir d’autres artistes. Monet a beaucoup évolué au cours de sa carrière. Dès les années 1870, il est vénéré. Il a du charisme et est généreux. Les Japonais et les Américains viennent le voir à Giverny. Monet a influencé les plus grands. 

Visuel : Portrait Cyrille Sciama © J.-C. Louiset 

Informations pratiques 

Exposition Rothko/Monet au musée des impressionnismes de Giverny, du 18 mars au 3 juillet.

 

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