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« CO-WORKERS, LE RESEAU COMME ARTISTE » LE NUMERIQUE MIS EN SCENE AU MUSEE D’ART MODERNE

« CO-WORKERS, LE RESEAU COMME ARTISTE » LE NUMERIQUE MIS EN SCENE AU MUSEE D’ART MODERNE

08 octobre 2015 | PAR Araso

Et si demain notre écosystème était complètement bouleversé ? Si la création artistique n’avait plus de limite ? Si le concept même d’entreprise prenait une nouvelle dimension, nous offrant l’espace de travail de nos rêves ? C’est ce que propose le Musée d’Art Moderne dans sa nouvelle exposition Co-Workers, le réseau comme artiste plaçant Internet au cœur de la création et mettant à l’honneur une sélection d’artistes ultra-talentueux formés dans les années 2000. Enfin une exposition qui parle réellement du numérique et de son rapport à l’humain sous tous les angles. Plongée en open-space géant ludique et addictif.

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Le numérique comme nouvelle grammaire artistique
Imaginons que notre écosystème possède une infinité de dimensions, démultipliant autant de fois l’univers des possibles, que soit en termes de vie ou de création. C’est le postulat de l’exposition « Co-Workers », dont l’un des piliers est le concept d’Intelligence Ambiante. Porté par les progrès exponentiels de l’Internet des objets depuis le début des années 2000, il repose sur le passage de l’Internet du monde virtuel au monde physique, articulant les principes animistes selon lesquels les objets seraient dotés d’une conscience et d’une faculté d’adaptation. L’œuvre The Island (KEN) de DIS illustre le propos par un îlot tantôt cuisine tantôt salle de bains qui s’active de manière autonome, doublé d’une vidéo qui engage à constater à quel point il naturel de prendre sa douche dans son évier tout en nettoyant sa salade. Et le visiteur de se demander d’emblée « mais comment faisait-on avant ? »

Dès lors, la question se pose de savoir quelle est la place de l’homme dans ce tout nouveau monde. Passe-t-il de sujet à complément d’objets-démiurges ? C’est le parti-pris de l’artiste Douglas Coupland, qui signe en lettres blanches sur le mur gris d’un open space « Les machines parlent de plus en plus souvent entre elles dans votre dos. Faites une pose et respirez profondément. Maintenant appuyez sur la touche dièse. Faites semblant d’être mort. Effacez tout ». A l’opposé, la vidéaste et performeuse Cécile B. Evans met en avant le numérique comme vecteur de la création. Un partenaire de jeu en somme, à la fois dépositaire de l’inspiration humaine et détenteur de la clé des champs vers d’autres formes de création. Car s’il possède une relative autonomie dès lors qu’il est programmé, il dépend bien de l’homme pour lui fournir la matière première et la mettre en musique, lui donnant en retour la faculté de dessiner des maisons modulables, faire plonger des escalators dans des bassins de requins géants, faire danser une héroïne manga sur la mer ou engager une boucle de diatribes sur les velléités du cœur. Co-working rime avec co-creating, ou co-créateur. A quand l’ordinateur dans les crédits d’une œuvre ?

Quant au Texan Parker Ito, seul peintre de l’exposition, il interroge par un jeu de peintures et de superpositions numériques, la place de l’art et le sens de la création artistique dans une économie qui va mal. Son œuvre fleuve ponctuée de phrases choc, de peintures anciennes et de graffitis électroniques fascine, captive, dérange.

La fin de l’ethnocentrisme et la montée paradoxale des égocentrismes
Dans une projection vidéo sur écran circulaire, le collectif GCC offre la vision idyllique d’un monde où les antagonismes sont abolis, où l’ancien flirte avec le moderne, où le passé se conjugue au présent, où les religions et les cultures cohabitent en parfaite harmonie. Tandis que la vidéaste Rachel Rose questionne la relation entre nature et culture dans une œuvre toute en émotions, poésie digitale sur kaléidoscope d’images numériques, il semblerait que les différences culturelles s’estompent pour tendre à une universalité nouvelle, rendue possible par une technologie qui réduit le monde à une tête d’épingle. Libérés de tout cloisonnement éthico-socio-racial, les individus se rallient autour de causes plus nobles.

Paradoxalement, l’Internet est aussi le vecteur de la montée en puissance de l’égocentrisme exacerbé et de la mise en scène perpétuelle de soi. De la starisation permanente des moments les plus banals de la vie quotidienne (génial I-Be, AREA, du Texan Ryan Trecartin, video de 108’ diffusée en différé sur de multiples écrans surplombant des machines à café) à la mise en scène de sa propre intimité jusque dans la salle de bains et ses effluves de parfums, (Série de 5 serviettes de bain par Clémence de la Tour du Pin, Dorotha Gaweda et Egle Kulbokite), les artistes reprennent à leur compte la notion d’extimité développée par Jacques Lacan dans les années 60 pour définir la relation intime de l’analyste et de l’analysant. Ainsi, l’Internet et en particulier les médias sociaux sont-ils le théâtre permanent d’une psychanalyse ouverte à grande échelle où le dévoilement à outrance de la vie intime et la disparition de la sphère privée diluent les singularités tout autant qu’ils en exacerbent les névroses. Le visiteur étourdi par cette prolifération d’idées pourra alors se blottir au creux du tatami de Hito Steyerl et méditer sur la façon dont la démultiplication des images et la façon dont elles sont véhiculées modèlent notre conception du monde et des problématiques de notre temps.

Co-workers, le réseau comme artiste, jusqu’au 31 Janvier 2016 au Musée d’Art Moderne, pendant de l’exposition Beyond Disaster à Bétonsalon – Centre d’art et de recherche.

Visuels
Ryan Trecartin, I-Be AREA
None Footbal Club, La Tonsure, after Marcel Duchamp
Clémence de la Tour du Pin, Dorotha Gaweda et Egle Kulbokite, Série de 5 serviettes de bain

Araso

Infos pratiques

Maison Européenne de la Photographie
Salle Gaveau
Amelie Blaustein Niddam
C'est après avoir étudié le management interculturel à Sciences-Po Aix-en-Provence, et obtenu le titre de Docteur en Histoire, qu'Amélie s'est engagée au service du spectacle vivant contemporain d'abord comme chargée de diffusion puis aujourd'hui comme journaliste ( carte de presse 116715) et rédactrice en chef adjointe auprès de Toute La Culture. Son terrain de jeu est centré sur le théâtre, la danse et la performance. [email protected]

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