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Ceux qui aiment Preljocaj prendront le train

Ceux qui aiment Preljocaj prendront le train

31 octobre 2015 | PAR Sabina Rotbart

Certes le Centre national du costume de scène de Moulins est à 2h30 de Paris en train. Mais quand on aime on ne compte pas ! D’autant que la présentation des costumes créés pour ses ballets, loin d’être anecdotique, éclaire le lien de la danse contemporaine et du costume.

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Dans un ballet, le costume est un ingrédient, un peu comme un dressing, cette sauce sans laquelle le plat n’aurait pas la même saveur, relève le chorégraphe Angelin Preljocaj, dont le Centre national de costume de scène de Moulins expose actuellement les costumes réalisés pour ses créations. La danse s’entoure d’habillages sonores autant que textiles pour créer sa mélodie mais «  bien malin celui qui saurait définir la subtilité qu’induit le costume dans la progression dramaturgique de l’œuvre » lance l’artiste, ouvrant là une véritable interrogation.

A Moulins, huit ballets emblématiques d’une carrière qui s’étend déjà sur trente ans et cinquante créations forment les jalons de l’exposition. Mais c’est un petit Pavillon noir qui ouvre le parcours. C’est l’évocation en miniature du Pavillon éponyme bâti par la ville d’Aix pour accueillir Preljocaj, devenu en 1996 directeur du nouveau centre chorégraphique national. Lumineuse, s’offrant aux regards, le bâtiment pensé par Rudy Ricciotti fait un peu penser à un cadeau emballé de ruban noir. A Moulins, sa copie lilliputienne est bien sûr dévolue aux enfants qui y trouveront vraiment leur compte. Car comment résister au costume couvert d’éponges de mer proposé à l’essayage ? C’est la version enfantine d’un costume franchement drolatique conçu par Fabrice Hyber en 2004 pour le Sacre du printemps. Un ballet risqué puisque sa vitalité risquait de tomber dans le côté galvaudé d’une musique trop connue. La chorégraphie y est née d’interférences et d’imprégnation réciproque entre plasticien et chorégraphe. Hyber créant des POF (prototypes d’objets en fonctionnement), des objets quotidiens détournés, dont les danseurs se saisissaient lors d’improvisations qui ont servi de base à la construction du ballet.

Costumes de pouvoir ou costumes d’exil, c’est l’opposition que souligne la salle consacrée à Roméo et Juliette, ce ballet de Prokofiev commandé en 1990 par l’Opéra de Lyon qui marque la reconnaissance de Prelojcaj comme artiste de portée internationale. La robe irradiante de Juliette, couleur de pur coquelicot, contraste avec le vêtement pauvre de Roméo, tricot de peau décousu. L’ambiance fantastique et volontairement glauque est issue d’une collaboration avec un autre exilé des Balkans, Enki Bilal. C’est le début pour Preljocaj d’une collaboration multiforme avec couturiers, plasticiens, designers, musiciens, vidéastes et écrivains. Si cette pratique vient en écho de celle des Ballets russes, elle inaugure une collaboration continue avec la création contemporaine. Un dialogue par contamination dont le danseur souligne la fécondité en rebonds. Hervé Pierre pour Le Parc, variation sur la musique de Mozart, Jean Paul Gaultier pour Blanche-neige, Azzedine Alaïa pour les Nuits, le russe Igor Chapurin pour Suivront mille ans de calme, la co-création avec des danseurs du Bolchoï, c’est d’abord avec les couturiers qui peuvent faire écho à sa démarche que travaille Preljocaj. Ensuite viendra la collaboration avec des plasticiens comme Hyber ou comme l’indien Gupta qui lui aussi détourne des objets quotidiens, notamment les ustensiles de cuisine qui font l’ordinaire des marchés indiens.

Présentés sur des mannequins d’un côté, les costumes s’animent ensuite sur des vidéos de l’autre côté des salles, rompant tout ce que la présentation de ces objets fragiles pourrait avoir de statique et de répétitif. Des entrées plus thématiques creusent le rapport de l’artiste au genre, à l’animalité et bien sûr au corps, principal propos du chorégraphe. Un corps qui tantôt supplante presque le costume dans ses ballets les plus conceptuels, tantôt lutte avec la pesanteur du costume, un parti-pris volontairement affirmé dans certains ballets historiques. La sublime robe à paniers du Parc construite par le couturier Hervé Pierre dans un tissu d’inspiration XVIIIème, avec son charmant corsage orné de cerises que l’on croit vraies reste aussi irrésistible que la robe de la méchante reine de Blanche-Neige qui sert d’affiche à l’exposition. Qui réussit à illustrer en noir et rouge sang la violence de la rivalité féminine…

La dernière salle ménage une surprise, où le visiteur peut expérimenter, devenir danseur lui-même dans le décor interactif créé pour le ballet Helikopter sur une musique de Karleinz Stockhausen. Un damier projeté au sol réagit aux mouvements du visiteur comme c’était le cas durant le ballet. Diablement ludique et envoûtant. Le moment de se laisser embarquer dans une danse personnelle rêvée.

Sabina Rotbart

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Informations pratiques

° Centre national du costume de scène et de la scénographie : Quartier Villars, Route de Montilly, 03000 Moulins. Tél : 04 70 20 76 20 www.cncs.fr

Le musée qui présente pour le moment des costumes provenant de la Comédie française, de l’0péra, de la Bibliothèque nationale et de donations comme celle, très intéressante faite par la Fondation Noureev, devrait après son futur agrandissement, être le seul musée français à présenter aussi des scénographies.

Horaires : tous les jours de 10h à 18 h sauf le 25 décembre et le 1er janvier

Tarifs : plein tarif, 6 euros ; tarif réduit , 4 euros, gratuit pour les moins de 12 ans.

Accès : train en 2h30, en voiture, autoroute A 71 vers Clermont-Ferrand.

° Voir absolument aussi à Moulins, le musée de l’illustration jeunesse, qui fête en ce moment ses dix ans et présente une exposition De Gustave Doré à Solotareff.

° Où manger ?

Au très charmant Café du Musée, décoré par Christian Lacroix.

Si vous restez le soir, allez prendre un verre au Grand café de Moulins, pour le décor Art déco, classé à l’inventaire des monuments historiques.

° Où dormir ?

Le centre historique de Moulins est suffisamment mignon pour avoir servi en octobre au tournage du futur film de Danièle Thomson « Cézanne et moi », avec Guillaume Canet et Guillaume Gallienne «. A visiter absolument donc.

On peut dormir à l’hôtel de Paris ou préférer (ce serait notre choix !) une chambre d’hôtes dans un des nombreux châteaux d’alentour.

Pour obtenir les adresses, OT de Moulins : 04 70 44 44 36,

www.moulins-tourisme.com

 Visuel : © cncs /Claude Carbone

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Sabina Rotbart
journaliste en tourisme culturel, gastronomie et oenotourisme. [email protected]

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