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Art contemporain : au MRAC de Sérignan, une exaltante odyssée de l’espace

Art contemporain : au MRAC de Sérignan, une exaltante odyssée de l’espace

16 octobre 2020 | PAR Alexis Duval

La curatrice et critique d’art Jill Gasparina a repensé les collections permanentes du musée. Un parcours passionnant qui permet de redécouvrir la diversité de ce haut lieu régional de l’art contemporain.

Riche de plus de 450 œuvres, le MRAC – pour Musée régional d’art contemporain – de Sérignan (Hérault) n’est pas seulement un fleuron local dans son domaine. C’est une boussole culturelle pour toute l’Occitanie, deuxième région française en termes de superficie. La meilleure preuve de son rayonnement se lit dans les grilles de réservation que remplissent les groupes de scolaires du département et alentour ainsi que dans les chiffres de fréquentation. Tous se pressent pour découvrir les nouveaux accrochages des collections permanentes conçus par la curatrice et critique d’art Jill Gasparina et visibles depuis le 12 septembre.

Peur d’innover, manque d’ambition, finances trop incertaines ? Les structures muséales font très rarement appel à un commissaire pour repenser leurs collections permanentes. Le MRAC, lui, a fait le pari audacieux d’une mise en espace des siennes, et c’est une réussite magistrale. Happé dans un univers de science-fiction, le visiteur est invité à un voyage de perceptions. Une déambulation où les sens critique et esthétique sont mis en branle.

Dans la première salle, le temps suspend son vol tandis que les œuvres lévitent en apesanteur. Rien n’est accroché au mur, pas même des cartels de présentation – une constante durant tout le périple. Tenus par un fil relié au plafond, le Mobile rouge (2003) de Nicolas Chardon flotte et devise avec les formes géométriques de Maud Peauït ou d’Emmanuel Van der Meulen. Le signifiant s’étend, la matière artistique devient évanescente et s’offre d’autres prises avec le réel. Jill Gasparina propose d’emblée de faire l’expérience (au sens le plus complet du terme) des collections permanentes. Les rapprochements sont astucieux, les jeux de référence sollicitent la vivacité du visiteur. Un bonheur.

Abymes de réflexion

On entre dans la deuxième salle par une large fente hexagonale. L’impression de passer un sas d’un vaisseau intergalactique à la Star Trek. Sur la droite, ce pavé monolithique peint d’Isabelle Cornaro est un écho puissant à 2001 : L’Odyssée de l’espace de Stanley Kubrick. Au milieu, ZZ (2009) d’Olivier Mosset, structure en escalier à plat, appuie l’idée de l’existence d’une architecture extraterrestre.

Une galerie nous conduit vers le troisième lieu, un cabinet d’art transformé en laboratoire. Les photogravures de Carsten Höller qui a capturé l’image d’oiseaux victimes de manipulations génétiques créent un crescendo d’effroi. En face, une centaine de petits cadres remplis de formes noires sur fond blanc façon test de Rorschar. Leur alignement sur des étagères fait penser à des photos de famille. L’œuvre d’Allan McCollum, intitulée Collection of 144 Monoprints (2006), saisit. Elle plonge dans des abymes de réflexion sur la notion de forme. Et se fait le miroir de nos pensées ainsi que de nos projections intellectuelles.

Le cabinet d’art, qui aura définitivement avivé notre soif de vivre les œuvres, se termine avec deux grandes toiles. La première, de Nina Childress (522 – Sans titre, 1995), figure un poupon joufflu à la bouche close par un pansement et qui joue avec des tubes de rouge à lèvres. A côté, Terre-Plein 2 (2018) de Nicolas Momein, sculpture murale en élastomère et epoxy, reprend les contours mous d’un cerveau et d’un cervelet. Mais évoquent aussi la forme d’une palette de peintre.

Vision d’un art confiné

Le quatrième espace, sensé reproduire la cabine d’un astronaute, est le plus ludique. Il propose, agglutinés sur deux murs dans les tons pastel verts et bleus, diverses toiles et photographies rappelant l’intime. On sourit devant le cliché de Dubois et Sanaoui, qui montre une famille de militaires endimanchés, ou devant Le Sous-marin (1993) d’Hervé Di Rosa. On rit face aux encres licencieuses de l’Américain Robert Crumb et des toiles provoquantes des Islandais Erro et Helgi Fridjonsson. Dado, Roland Topor et Jean Messagier complètent la vision d’un art confiné dans une surface réduite.

La cinquième pièce, réminiscence de souvenirs de la Terre, semble plus conventionnelle. En réalité, elle confronte plusieurs visions du monde, des photographies de Raymond Depardon à l’incroyable Sea painting, les Orpeillères (2012) de Jessica Warboys. Cette toile monumentale aux motifs amples, c’est le mouvement des vagues qui l’a façonnée. Une toile attire l’œil : c’est Un carré bleu sur fond blanc (1997) de Patrick des Gachons. Elle est osée sur un fond vert, de ce vert des plateaux de cinéma qui permet de produire les effets numériques. Le fameux carré bleu est agrandi une fois par an par son créateur, référence à l’extension du savoir et de la science. Face à lui, le Néerlandais Piet Moget, grand ami des collections du MRAC, transporte dans les remembrances d’une planète bleue.

Le parcours se poursuit dans la sixième salle, baptisée EVA – pour extravehicular activity. Les Objets à vivre (2001) d’Aurélie Nemours, neuf rectangles en forme de livre peints en trois couleurs, constituent, avec les 55 cercles (2010) de Vera Molnar et les Corps à corps. Orange et ses silhouettes sens dessus dessous de Gérard Fromanger, les pièces les plus intéressantes. L’abstraction géométrique règne dans cet espace où l’on perd volontiers pied. Où le terre-à-terre n’existe déjà plus. Déroutant et stimulant.

Voyage en éclectisme

Le clou de ce voyage en éclectisme est sans doute la salle dite « Exoplanète ». Avec Götz (2006) de Michael Just, sorte d’habitacle extraterrestre en forme de grosse pile en deux parties de couleur blanche pour l’un et rouge pour l’autre, on est dans un autre monde. En témoigne également la végétation en polyester multicolore de Peter Fischli et David Weiss, La Belle endormie (1983). Quant au Géant (2015) de Sarah Tritz, sa forme évoque un xénomorphe humanoïde. Aux murs, des textes imprimés dans des polices de caractère aux lignes futuristes. L’un d’entre eux utilise même un alphabet issu de la série Futurama. Chacun à leur manière, ils posent la question vertigineuse de l’habitat.

Après pareil acmé, difficile de maintenir l’intérêt du visiteur. La dernière salle, « La solitude du Rover sur Mars », tombe dans cet écueil. Mais n’est-ce pas volontaire ? Il s’agit pour Jill Gasparina de donner à voir le revers de la médaille de la conquête spatiale. Mais il se révèle plus ardu d’en percevoir la cohérence. Malgré Inventory n°334  (2003) de Jessica Stockholder, faite d’une dizaine de lampes, la conclusion du parcours se fait fort sombre.

Jill Gasparina n’a pas souhaité inclure dans le parcours la totémique Cabane éclatée de Daniel Buren. Pourtant elle le clôt, et de la manière la plus parfaite possible. Quoi de mieux qu’un imposant cube de lumière aux côtés évidés de manière géométrique pour évoquer l’espace comme explosion des codes ? Etait-ce parce que c’était la seule œuvre imposée – trop imposante, il est impossible de la bouger – que la commissaire ne l’a pas intégrée ?  Il offre en tout cas un point d’orgue d’une pertinence folle à cette sensationnelle promenade dont l’intelligence laisse rêveur.

 

Informations pratiques : http://mrac.laregion.fr/

Crédit photo : ®Alexis Duval

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Alexis Duval

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