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Entretien avec Ysabel de Maisonneuve autour de l’exposition Fils du temps, connexions textiles

Entretien avec Ysabel de Maisonneuve autour de l’exposition Fils du temps, connexions textiles

29 juin 2021 | PAR Pauline Lisowski

Proposée par Ysabel de Maisonneuve au Centre d’art Tignous, à Montreuil depuis le 20 janvier, l’exposition collective « Fils du temps, connexions textiles » nous invite à suivre le fil d’œuvres sensibles qui associent différent savoir-faire et intérêts pour les matières. Le temps se révèle, la patience également. Les œuvres témoignent d’un retour au contact, au sensible et à la transmission des pratiques et techniques traditionnelles. L’art textile crée des connexions et agit comme un catalyseur de rencontres. Nous traversons des époques et des territoires au fur et à mesure du parcours et des interactions des œuvres avec les objets et outils d’une collection préservée. Les œuvres réunies ici procurent des sensations, font surgir des souvenirs de liens et d’émotions liées au toucher. L’anthropologie de cet art et de cet artisanat du fil se révèle également à travers cette exposition. Nous découvrons la diversité d’utilisations du fil et du tissage.

 

Pauline Lisowski : De quelle façon explorez-vous le textile dans votre pratique artistique ?

Ysabel de Maisonneuve : Ma première quête était une recherche de moyen d’expression et de communication non verbale : Un langage du corps dans l’espace, tracer le mouvement, le geste, la présence.

La rencontre avec le textile s’est faite par hasard grâce à l’observation d’une araignée construisant sa toile.

À partir de là, je pouvais aussi m’impliquer physiquement pour tendre des fils jusqu’à des endroits inaccessibles….

Le textile est devenu le moyen d’expression pour suggérer ce qui se voit peu ou ce qui se passe « entre », le prolongement des gestes.

La couleur révèle la lumière.

Les techniques de shibori sont aussi des prétextes pour témoigner des gestes et en garder la mémoire.

PL : Quelle est l’origine de l’exposition au centre d’art Tignous ?

Y d M : Lors d’une exposition à Marseille autour de la couleur indigo, la directrice m’a proposé de monter une exposition d’art textile.

PL : Comment avez-vous choisi les artistes et les œuvres ?

Y d M : J’ai choisi des artistes que j’avais rencontré et avec qui je pouvais établir un lien. Je connaissais leur démarche artistique et pour moi ils avaient dans cette démarche quelque chose qui parle de ma quête personnelle.

J’y vois une connexion, même si nous sommes tous très différents.

Il y a un rapport à l’espace et surtout chacun travaille essentiellement à la main sans outils très sophistiqué ou machinerie.

Une certaine humilité dans le geste se révèle : Juste partir d’un fil et de la main et envahir un espace, créer un monde, se relier à ce qui nous construit.

PL : Quel est l’enjeu de cette exposition et quelles expériences proposent-elles aux visiteurs ?

Y d M : Dès le début je tenais à glisser dans l’exposition des pièces d’art populaire de la collection de Tuulikki Chompré, collectionneuse sauveuse d’objets et d’outils textiles.

Le textile peut être très élaboré et aussi souvent humble comme ses outils.

Par ce va et vient entre les œuvres contemporaines et ces objets retrouvés et sauvés, le visiteur peut, peut-être s’approprier une sensation, retrouver une émotion de quelque chose qu’il a connu.

C’est aussi une porte possible pour appréhender l’art contemporain et suivre un processus de création.

J’espère que le visiteur repartira avec aussi l’envie de regarder ces objets quotidiens qui sont utiles et aussi élégants parce que faits avec les matériaux simples en respectant les propriétés de ceux-ci. Ils ont une histoire et nous parlent.

Je souhaite donner l’envie de « faire » même avec presque rien.

L’art textile en particulier permet de révéler les similitudes de différentes cultures.

À Montreuil en particulier je suis touchée de voir que femmes hommes enfants adolescents de différentes cultures viennent dans cette exposition.

PL : La question du temps et celle des matières sont au cœur de cette exposition, pourriez-vous m’en dire plus ?

Y d M : Chaque artiste est confronté au temps. Ce sont pour beaucoup des gestes répétitifs proches de la méditation. Il faut revenir sans cesse sur l’ouvrage. Une machine ne pourrait pas rendre ce même sentiment.

La machine peut réaliser vite mais la main a le droit de se tromper et laisse entrevoir la faille. C’est ce qui nous touche le plus.

Les matières sont le lin, le cuivre, le métal, la terre, le nylon, la soie, le coton, les os, la colle, de la mousse, des végétaux, du plastique, du papier.

Pour tous ceux-ci, ce qui les lie, c’est le fil, (ou la corde) noué, cousu, brodé, étiré, entrelacé et c’est le geste.

PL : Comment avez-vous élaboré le parcours et la scénographie de l’exposition ?

Y d M : La sculpture métallique de Sylvie de Meurville, à l’extérieur, ouvre l’exposition.

En introduction, les photographies de Eric Valdenaire montrant les mains des artistes avec leur geste, introduisent le parcours.

La première salle parle d’une sorte de commencement.

La graine de lin devient fibre filée puis tricotée, crochetée dans les œuvres de Veronika Moos. Celles-ci résonnent avec les quenouilles. Plus loin, les racines de cuivre et de lin, ce qui vient aussi de dessous la terre apparaissent dans les œuvres de Diana Brennan.

Une transition s’établit avec les corbeilles de vannerie d’Afrique et de Syrie.

Puis se découvrent des parures lianes et ossements de Sylvia Eustache-Rools, les céramiques pleines et encordées de Laurent Nicolas avec en résonance le hamac qui encercle le vide.

Une correspondance, un dialogue annonce aussi le shibori avec les objets de Gilles Jonemann et avec mes tissus ligaturés.

La deuxième salle est une salle « de passage » qui invite à la déambulation et à percevoir le mouvement de la couleur que provoque mon installation.

La troisième salle offre une envolée et accueille des matériaux mélangés et de toute provenance, comme une fresque de tapettes à tapis. Sandrine Pincemaille crée des tentures de dentelle à partir de transparence et de colle. Des corbeilles de vannerie avec plastique et papiers d’aluminium font écho à ses œuvres. Les body-sculptures, objets à porter en mousse polyéthylène et végétaux de Gilles Jonemann sont mis en relation avec le portefaix japonais.

Les parures nouées et aériennes d’Aude Tahon sont en résonance avec les cols en dentelle. Les écritures et mémoires de Fanny Viollet peuvent répondre aux abécédaires et marquoirs. Puis ma dernière œuvre est mise en correspondance avec un shibori en volume évoquant toujours « un passage ».

Fils de temps, connexions textiles est à découvrir jusqu’au 24 juillet au Centre d’art contemporain Tignous, Montreuil

Photographies : vues d’exposition, crédit photo : centre d’art tignous, ® Atelier Find Art

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