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Cécile Le Talec : « Le monde entier communique avec le son et la musique »

Cécile Le Talec : « Le monde entier communique avec le son et la musique »

15 septembre 2022 | PAR Anne-Sophie Bertrand

Alors que son exposition personnelle Echos au Quadrilatère de Beauvais vient de se clôturer, nous nous sommes entretenus avec l’artiste française Cécile Le Talec sur son parcours, sur le lien magnétique qu’elle entretient avec le son et les histoires secrètes « intraduisibles par les mots ». Son œuvre polymorphe et son approche sculpturale nous invitent à venir « jouer » avec l’œuvre, créant un contact direct et poétique avec le corps et les sens. Rencontre.

 

Comment est arrivé le son dans votre œuvre ?

Le son est arrivé dans les années 90 dans mon œuvre, et c’est devenu assez constant, voire central. Dans les années 2000, j’ai commencé à travailler sur l’écriture sonore, l’environnement et la relation entre langage, paysage et musique. On retrouve à chaque fois ces éléments dans mes œuvres. Je n’ai pas la prétention d’avoir la réponse. Cela reste un questionnement, une recherche. J’ai commencé à travailler sur les langues sifflées. Cela a vraiment été une recherche de plusieurs expéditions à travers le monde. On a exploré plein d’endroits où il y avait des bergers siffleurs. La langue sifflée est pratiquée dans 40 communautés à travers le monde. Ce n’est pas un code universel, c’est une langue miroir par rapport à une langue d’origine, ce qui fait que les différentes communautés ne se comprennent pas entre elles. C’est ça que je suis allée chercher, et ce sur quoi je continue de travailler par extension depuis 22 ans. J’ai créé des œuvres avec des instruments parlants, avec différents types de langues. Toutes mes installations sont sonores, à chaque fois ont entend un son que j’ai composé à partir de sonorités recueillies dans les différents endroits. L’installation et le son fonctionnent toujours de manière complémentaire.

 

Vous partez souvent à la rencontre de communautés peu représentées – les femmes tisserandes Berbères, les communautés de siffleurs… qu’est-ce que cela apporte à votre travail ?

C’est central, ça nourrit tout. C’est vraiment la matière sur laquelle je travaille : ce type de langage, cette communication non verbale, les différents signes, les différentes langues non-parlées, les codes… Le monde entier communique avec le son et la musique, il se passe d’écriture.

 

Pour ceux, qui ne connaissent pas votre travail : comment définiriez-vous votre démarche ?

Cela fait plusieurs années que je réalise des œuvres protéiformes sous forme d’installations sonores, de sculptures, de dessins. Je ne sais pas trop comment je pourrais définir ma démarche car chaque installation et chaque œuvre s’inscrit vraiment dans le prolongement des précédentes. Si on reprend l’exemple de celles présentées à Beauvais, j’avais commencé en 2019 un projet dans le Haut Atlas marocain. J’y suis allée à plusieurs reprises, mais malheureusement avec le confinement je n’ai pas pu continuer. Pour ce projet, j’avais l’envie de faire tisser un ou plusieurs tapis par une communauté de femmes berbères tisserandes. Cette installation a finalement vu le jour au Quadrilatère alors qu’elle était initialement prévue pour une autre exposition aux Tanneries.

 

Pouvez-vous nous raconter l’histoire de cette œuvre ?

Ce qui m’avait intéressé c’était tout d’abord qu’il s’agissait d’une coopérative de femmes. Lors d’une exposition à l’institut du Monde Arabe, j’avais découvert ce type de tissage avec des pictogrammes. En faisant des recherches je me suis aperçue que les pictogrammes qu’on voit sur les tapis correspondent à une forme d’écriture secrète utilisée par les femmes berbères pour raconter des histoires. C’est une écriture de femmes pour les femmes transmise par les femmes. Et ces motifs qui sont noirs sur fond blanc ne sont pas directement compréhensibles par les hommes de la famille. L’écriture secrète m’intéresse beaucoup. J’ai fait un dessin partition à partir de ces éléments, en m’inspirant de leurs pictogrammes, je les ai modifiés et j’en ai inventé d’autres. Je leur ai transmis ce dessin, et elles ont donc tissé ce tapis en 2021 et 2022 de façon à ce que je puisse enfin l’exposer au Quadrilatère.

 

Qu’aviez-vous présenté finalement aux Tanneries ? 

Comme je n’avais pas pu retourner dans l’Atlas, j’ai réalisé une œuvre monumentale pour la grande verrière qui était en écho avec le projet de tissage. J’ai fait un tapis de sable de 50 mètres de long, sur lequel j’ai posé les pictogrammes à l’aide de pigments. J’avais prévu cette œuvre pour qu’elle soit détruite à la fin par un performeur, que ces écritures soient effacées lors de cette danse. Pour les œuvres monumentales, ça m’intéresse toujours qu’elles disparaissent à la fin de l’exposition. A cause du deuxième confinement, la performance ne pouvait pas être visible On a donc décidé, avec l’aide de la DRAC, de faire un film de la performance avec une réalisatrice Marine De Contes. Ce film ATLAS DES PARTITIONS DANSÉES a été projeté au Quadrilatère pendant l’exposition Echos.

Comment avez-vous pensé l’exposition qui était présentée au Quadrilatère ? 

Quand Lucy Hofbauer m’a invitée au Quadrilatère, j’avais vraiment envie de poursuivre ce projet tout en le modifiant aussi. Le Quadrilatère a produit le tapis de laine de l’Atlas et lorsqu’on s’allongeait dessus on entendait la composition sonore réalisée à partir des motifs tissés. On a décidé de le mettre à l’entrée comme une sorte d’introduction. Puis ensuite, j’ai totalement modifié la conception de l’espace : je l’ai entièrement recouvert de moquette noire, on a camouflé les vitres. Tout était en noir et blanc dans cette installation. Ensuite, il y a cette œuvre ,SUIZEKI – CHANT DE PIERRES, qui s’inspire des pierres de rêve au Japon. Puis ensuite, il y avait la grande installation CRYSTAL CARPET. Elle vient en « écho » d’une œuvre de Yona Friedman qui se nomme l’Urban Carpet, ce qui a donné le nom de l’exposition : Echos.J’ai proposé ici un grand tapis de sel blanc sur lequel le public est invité, non pas à marcher ou s’allonger dessus, mais au contraire cette fois, à se figer à son seuil pour observer et écouter. Ce sel gemme est extrait à 600m sous terre dans l’une des dernières mines de sel, à Varangéville. Cela m’intéressait d’aller explorer la mémoire de l’océan d’en avoir une sorte de substrat. Les 5 tonnes répandus évoquent aussi bien le sable du désert qu’une surface totalement lunaire. Le dessin à la surface est réalisé par des câbles munis de petits hauts-parleurs qui diffusent le son de la composition sonore. En même temps, je projette au mur une sorte de spectrogramme de sel qui tourne sans fin sur un 33 tours. C’est une sorte de panoramique virtuel qui fait écho au sol de l’installation.

 

Et quid de TACET, NUANCES DE BRUITS, cette œuvre thermosensible que l’on peut toucher ? 

C’est une forme d’apparition/disparition de l’écriture. C’est un texte que j’ai écrit, qui est traduit en morse et qui se révèle au visiteur lorsqu’il touche la toile. Ce qui m’intéressait là, c’était de faire ce geste un peu sacrilège. On ne touche pas une peinture ! (Rires) Et là on la touche pour révéler le signe. On touche, on voit, et ça disparait de nouveau. La question du toucher est totalement centrale dans mon travail. C’est l’idée d’un corps à corps, d’une certaine forme d’expérience du contact que l’on peut avoir avec le son, avec les mains, avec le regard… et donc ce sont les sens qui sont sollicitées.

 

Comment vous appropriez-vous l’espace ? 

Toutes les œuvres sont vraiment pensées in situ. Je m’approprie totalement l’espace, comme je l’ai fait au Quadrilatère. L’espace n’a plus rien à voir avec sa perception habituelle. Pour moi, l’espace devient œuvre lui aussi temporairement : je prends tout pour en faire une sorte d’œuvre d’art totale.

 

Quelles sont vos prochaines actualités ?

L’œuvre Atlas, partition silencieuse que j’avais présentée aux Tanneries va être réactivée dans le cadre de la Biennale d’Architecture et d’Art contemporain du FRAC Centre Val de Loire à partir du 15 septembre, qui rassemble une quarantaine d’artistes et d’architectes. Puis la Ville d’Angers présentera également mon travail dans une exposition que je ne peux, pour l’instant, vous révéler. Il faudra venir!

 

Photo en une : Cecile Le Talec © Girelle Production

 
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