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Carnet de Voyage : à la recontre de Rubens, Van Dyck et Jordaens à l’Hermitage d’Amsterdam

Carnet de Voyage : à la recontre de Rubens, Van Dyck et Jordaens à l’Hermitage d’Amsterdam

18 septembre 2011 | PAR Yaël Hirsch

L’Office néérlandais du Tourisme et des Congrès a convié toutelaculture à un beau voyage de deux jours à La Haye et à Amsterdam. L’occasion de revoir les trésors du Cabinet royal de peintures Maurithuis et de découvrir la nouvelle exposition de l’Hermitage d’Amsterdam, véritable dépendance du musée de Saint-Pétersbourg, nourri par ses collections et inséré dans un superbe bâtiment du XVIIe siècle qui a été pendant plus de trois siècle un hospice pour les amstellodamoises du 3e âge. Compte rendu d’un superbe périple le long des canaux, sous un ciel pommelé et dans une lumière digne de la « Vue de Delft » de Vermeer.

Visite du Maurithuis

maurithuis

Rendez-vous gare du Nord, mercredi 10h, notre Thalys part à 10h25 vers les Pays-Bas; une fois Bruxelles et Anvers passés, un incident nous oblige à prendre des chemins de traverse, ce qui nous fait prendre un peu de retard mais nous permet d’avoir un aperçu de petites villes hollandaises, de passer par Gouda et d’arriver à Utrecht. Vers 15h, nous arrivons en gare centrale de La Haye où nous marchons doucement jusqu’au Maurithuis. Le joli écrin qui a reçu 240 000 visiteurs en 2010, vernit une nouvelle exposition originale où « Dali rencontre Vermeer » avant de fermer à partir d’avril pour quelques mois pour des travaux de rénovation et d’agrandissement. C’est toujours un immense plaisir de pénétrer dans ce sublime bâtiment du XVIIe siècle complètement en harmonie avec ses précieuses collections, dont l’organisation demeure celle d’une ancienne pinacothèque et où les chefs d’œuvres s’empilent sur les murs bruns et verts et or. Dans chaque pièce des deux étages du Maurithuis, un ou deux couples improbables sont réunis avec succès. La conservatrice du musée et notre guide pour cette visite, Lea van de Vinde a travaillé avec le commissaire invité spécialiste d’Art moderne Carel Blotkamp pour trouver chez un peintre classique du XVIIe siècle hollandais et un peintre contemporain une convergence d’atmosphère. Il ne s’agit pas d’influence entre artiste, mais plutôt de trouver à travers les lignes et les couleurs des effets comparables de deux toiles à plusieurs siècles d’intervalle. Et l’exposition commence fort avec la mise en perspective de la sublime « Lamentation » de Rogier van der Weyden (1460-64) et le « Fragment d’un crucifix » de Francis Bacon (1950). La souffrance que le croyant chrétien pouvait ressentir en contemplant la passion du Christ est bien faite du même bois que celle que ressent l’individu contemporain et souvent sans Dieu devant le personnage mutilé, isolée et également crucifié de Bacon.

Rogier-van-der-Weyden -De bewening van Christus- Mauritshuis
Francis Bacon – Fragment of a Crucifixion – Van-Abbemuseum, Eindhoven

 

Charley Toorop – Zelfportret met paletten -Gemeentemuseum Den Haag

On trouve ainsi un parallèle sur la manière de représenter les fleurs chez le peintre classique Willemvan Aelst et chez l’impressionniste du XIXe Floris Vester. Ou encore, une même manière de faire vivre une nature morte par des jeux de perspective chez Jan David de Heem et Juan Gris (XXe). La nuit solitaire éclairée à la bougie vue par Rubens est peut-être moins solitaire que la nuit d’exilé que l’expressionniste Max Beckmann (XXe) lors de son passage en Hollande avant d’immigrer aux États-Unis. Les architectes métaphysiques de De Chirico (XXe siècle) résonnent joliment avec un trompe l’œil de Caesar van Everdingen. Aux côtés d’une de ses pièces maîtresses, l’autoportrait de Rembrandt (1669), le Maurithuis a placé un autoportrait émouvant d’une de ses illustres peintres modernes : Charley Toorop (XXe siècle). La Sainte-Victoire de Cézanne fait pendant à un paysage italien de Jan Both, Ruisdael et Van Gogh dépeignent un même ciel bleu incrusté de nuages parfaits. Monet et Berckheyde donnent à voir les paysages urbains de paris et La Haye. L’architecture et les couleurs d’une toile abstraite de Lissitzky (1919) rappellent étrangement l’intérieur de la nouvelle église de Delft saisie par Gerard Houckeest (1660). Enfin, l’exposition culmine avec la juxtaposition de « La jeune fille à la perle » de Vermeer (1665) et deux panneaux tout aussi mystérieux que la belle jeune-fille signé Salvador Dali. Chacun de ces couples est installé au milieu des collections permanentes du musée, si bien que sur la route l’on peut voir des chefs d’œuvres comme « La vue de Delft » de Vermeer, ou la « Leçon d’anatomie » de Rembrandt.

 

Panorama Mesdag

Vers 17h,  nous sortons du musée pour faire une petite promenade dans la capitale. Le soleil est au rendez-vous et l’on passe devant le palais de travail de la reine pour visiter le fameux panoramiqua Mesdag, une peinture à 360 degrés, éclairée à la lumière du jour, et qui donne l’illusion de se trouver sur une colline pour observer tout Scheveningen, le village de pêcheurs qui se trouve à quelques kilomètres de La Haye.

 

 

 

 

 

 

Escapade à Amsterdam

A 18h, je quitte le groupe qui dort cette nuit à La Haye pour me rendre directement à Amsterdam.

A peine sortie de la gare, je rejoins un ami à un cocktail littéraire sur le canal Singer, au siège de plusieurs grandes maisons d’éditions néerlandaises, dont Querido et Atheaenum. L’occasion de cette rencontre sympathique est la signature de son nouvel essai par l’un des chroniqueurs les plus célèbres de la NRC Handelsblad : Bas Heijne. Intitulé « Echt zien. Literatuur in het mediatijdperk » (que je me permets de traduire sans certitude : Être authentique. La Littérature au temps du parc d’attraction médiatique et je suppute même un référence à Baudrillard), l’essai tente de montrer comment ce pauvre roman, si maltraité depuis plus d’un demi-siècle connaît une nouvelle crise. Pour enfoncer le clou, trois sympathiques jeunes gens qui font un « festin littéraire » toutes les semaines via les nouvelles technologies se moquent gentiment de Heijne et de l’ancienne génération. Pour eux, trop de références littéraires tuent l’authenticité. Exeunt Couperus et Joyce, vive l’authentique et le direct dans l’écriture… Une fois l’évènement passé, tout se passe comme un cocktail aux éditeurs sauf que les conversations sont en néerlandais. Heureusement, on accepte de me traduire, voire même de me parler en Anglais. Et il y a une nouvelle qui émeut l’ensemble de la foule : la disparition de Michel Houellebecq annoncé par son éditeur néerlandais alors que l’auteur ne s’est pas présenté, comme prévu au Festival de La Haye (voir notre enquête). Même quand ils ont du mal à prononcer son nom, les néerlandais semblent vraiment aduler Houellebecq. Après entretien avec quatre ou cinq chroniqueur de la vénérable NRC, je confirme : tous ont, un jour ou l’autre, commis un papier sur l’auteur des « Particules élémentaires ». Après un dîner en cette joyeuse compagnie, nous nous séparons et hantons les pavés majestueux d’Amsterdam, en tentant d’éviter les hordes de vélos en vitesse de compétition, et passons une agréable soirée entre bière et Jenever (alcool de genièvre versé à ras bord dans des petits verres).

Musée de l’Hermitage : Rubens, Van Dyck, Jordaens en avant-première

A l’intérieur de l’Hermitage, pause des cuisiniers

Le lendemain, démarrage heureusement tardif, puisque nous arrivons au quartier de l’Amstel vers 10h pour la conférence de presse de la nouvelle exposition du musée de l’Hermitage. Le bâtiment est tout simplement sublime; l’ancien hospice est un havre d’architecture classique et de paix, avec ses deux cours vertes. Redessiné par Hans van Heeswijk (bâtiment), Merkx+Girod (intérieur) et Michael van Gessel (fondations), c’est un musée très moderne (grands escaliers transparents à la Moma, espaces d’exposition clairs et spacieux) qui a su garder dans une de ses ailes les témoignages de son histoire et les vestiges de son activité tricentenaire d’hospice (voir les photos des cuisines).

 

 

 

Le Musée a ouvert il y a un peu plus d’un an, en juin 2009, sur une initiative à la fois russe et néerlandaise. Le principe est simple : fondation privée, l’Hermitage d’Amsterdam recueille tous les 6 mois de nouvelles expositions constituées exclusivement des riches fonds du Musée de Saint Pétersbourg. Il compte en moyenne réunir 300 000 visiteurs chaque année. Fonctionnant sur deux ailes, il ne doit jamais s’arrêter de recevoir des visiteurs puisqu’une exposition marche encore tandis que la suivante est en préparation.

 

Ainsi, au moment où nous visitons en avant-première « Rubens, Van Dyck, Jordaens » (17 septembre 2011 – 16 mars 2012), l’exposition d’icônes russes orthodoxes « Splendeur et Gloire » bat encore son plein pour le grand public. Présentée en avant-première à la presse et à notre groupe de journaliste français, l’exposition « Rubens, Van Dyck & Jordaens » se concentre sur l’intense activité artistique de la ville d’Anvers de 1500 à 1650, à travers 75 tableaux et 2×20 dessins (les dessins seront remplacés à mi-parcours de l’exposition, en janvier). L’on y découvre les trois grands maîtres anversois, mais également certains peintres flamands moins connus ou excellant dans leurs « genres » comme l’éclectique David Teniers II,  le spécialiste des scènes d’animaux Paul de Vos, les portraitistes Cornelius de Voos et Michiel Sweerts, ou le spécialiste des fresques historiques et mythologiques Cornelis Schut. Les spécialités des thèmes abordées comptent beaucoup et très souvent, l’art flamand passe par l’alliance d’un grand maître spécialiste des portraits comme Rubens et d’un maître spécialiste des paysages comme Breughel. Comme l’explique lors de sa conférence de presse le directeur de la Maison Rubens à Anvers, cette période marque avec l’invasion espagnole de 1585 la séparation des deux Pays-Bas. Anvers devient catholique, ce qui laisse la place aux grandes fresques religieuses d’un Rubens. Ainsi, deux camps auraient été séparés : les flamands derrière Rubens et les néerlandais derrière la figure tutélaire de Rembrandt. Même si les collections hollandaises regorgent également de peintures flamandes, cette exposition sur les grands peintres d’Anvers au XVIIe siècle serait un moyen de mieux faire connaître aux néerlandais la peinture flamande et catholique de l’époque.

On entre dans l’exposition par une majestueuse grande salle qui condense à travers de grandes toiles les thèmes et les artistes majeurs de ce parcours à travers l’art flamand : l’on commence par « L’Union de la Terre et de l’eau » de Rubens (1618), suivie de plusieurs toiles du maître: « L’adoration des mages »(1620), et un peu plus loin la sublime et très catholique « déposition » de 1618. Plusieurs grands portraits d’Antoine Van Dyck, né à Anvers et devenu peintre officielle de la cour du roi anglais Charles 1ier trônent également dans cette première grande salle. Jordaens est également présent, avec un « Portrait de famille » (1635-1645) où l’artiste s’est lui-même représenté. Passant devant des lions venus de l’atelier de Rubens, l’on se dirige vers la suite de l’exposition qui s’étale dans de petites salles-écrins sur deux étages. Une salle est réservée à des portraits de Van Dyck, trois autres à Rubens, où l’on découvre certains dessins préparatoires et surtout le monumental « Adonis et Venus » (1614) et le poignant « Ecce Homo » (1612).

Rubens- Ecce Homo- © State Hermitage Museum, St Petersburg

Une salle au rez-de-chaussée et une autre à l’étage présentent les dessins aux thèmes et artistes variés. Puis, à l’étage, deux longues galeries présentent les différents genres de l’art flamand de l’époque à travers des maîtres et des peintres moins connus du grand public. « Le festin de Cléopâtre » de Jordaens (1618) s’inscrit ainsi dans le genre « peintures historiques en Flandres » où les thèmes bibliques et mythologiques ont une place prépondérante. Puis vient l’Art du portrait, les natures mortes (Adriaen van Utrecht, Frans Snyders, Jan Fyt), la peinture très appréciées par les collectionneurs de l’époque de scènes quotidiennes (Adriaen Brower, Joos van Craesbeeck). Enfin, l’exposition se termine par une salle dédiée à David Teniers le jeune qui a aussi bien excellé dans le genre du paysage, du portrait ou des scènes de la vie quotidienne. Si le propos de l’exposition est parfois difficile à suivre, avec ses allers-retours aux trois grands maîtres annoncés et son approche thématique en termes de genre, les toiles montrées au public sont sans conteste exceptionnelles. Et Amsterdam paraîtra au public français bien plus proche que Saint-Petersbourg pour aller les voir « en vrai ».

 

Jordaens- Le festin de Cléopatre- © State Hermitage Museum, St Petersburg

Après un déjeuner quasiment d’époque (faisans posés sur le buffet) dans la moderne salle de conférence de l’Hermitage, un autre tour d’exposition pour bien s’imprégner des maîtres anversois, nous avons juste le temps pour un café dans la cour calme et habitée de l’Hermitage, et une jolie marche jusqu’à la gare dans une Amsterdam ensoleillée.

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Yaël Hirsch
Co-responsable de la rédaction, Yaël est journaliste (carte de presse n° 116976), docteure en sciences-politiques, chargée de cours à Sciences-Po Paris dont elle est diplômée et titulaire d’un DEA en littérature comparée à la Sorbonne. Elle écrit dans toutes les rubriques, avec un fort accent sur les livres et les expositions. Contact : [email protected]

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