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La Belle et la Bête : l’exposition de Kent Monkman au Centre culturel canadien, Paris

La Belle et la Bête : l’exposition de Kent Monkman au Centre culturel canadien, Paris

18 juin 2018 | PAR Diane Royer

Le centre culturel canadien présente l’exposition« Kent Monkman – La Belle et la Bête » en partenariat avec le musée des Confluences, Lyon, du 18 mai au 5 septembre 2018.

L’ouverture de la manifestation artistique marque l’inauguration du centre culturel canadien dans ses nouveaux locaux, maintenant intégré à l’ambassade du Canada, au 130 rue du Faubourg Saint-Honoré, Paris 8e.

Les œuvres de Kent Monkman sont de celles dont l’étude pourrait sembler sans fin, tant le discours de l’artiste est riche et pluriel. Le centre culturel canadien présente une dizaine de ses peintures récentes, quelques esquisses et photographies, ainsi qu’une vidéo. Au sous-sol, les toiles dialoguent avec des œuvres du Musée des Confluences. Des rapaces et autres oiseaux naturalisés dont les espèces vivent au Canada, des leurres et des sculptures conçues par des populations autochtones en os de baleine, en serpentine ou en stéatite et un tambour datant du XIXe siècle trônent au centre de la salle. Autour de cette installation, en écho et citations directes, les peintures de Kent Monkman évoquent elles-mêmes le Canada: le tambour est représenté dans The Three Bachelours, (2018), le rapace, enlevant Ganymède, dans Miss Chief Eagle Testickle (2018). Ces éléments sont les clefs de lecture que l’artiste ajoute intentionnellement afin de guider le spectateur dans ce labyrinthe sémantique.

Kent Monkman a réalisé spécialement pour cette exposition une œuvre monumentale, sans nul doute la pièce maîtresse, Miss Chief’s Wet Dream, (2018). Formellement proche du Radeau de la Méduse de Géricault et de Washington Crossing the Delaware de Leutze, la peinture représente la rencontre d’un radeau de fortune et d’un canot, peut-être le sauvetage inespéré de voyageurs perdus en mer ou, plutôt, une tentative d’abordage musclée. La citation de chefs-d’œuvre du XIXe siècle inscrit l’artiste contemporain dans la veine de la peinture traditionnelle occidentale, tout comme la composition pyramidale et la facture « classique ». Aussi, à la manière de peinture de la Renaissance européenne, les œuvres de Kent Monkman proposent-elles un foisonnement de détails, lourds de sens : Minotaure napoléonien, combattants arborant des masques autochtones, chasseurs en talon aiguille Louboutin, … Les références s’accumulent, s’assemblent et se combinent pour offrir des œuvres une lecture nouvelle. Au sein de cette cohue, Miss Chief rêve éperdument. Rêve mouillé sur un canot de pêche autochtone attaqué par le vieux continent qui arbore ses emblèmes putréfiés, rêve de semer l’envahisseur ?

Nombre des sujets sont empruntés à la mythologie gréco-romaine – Léda et le cygne pour The Affair (2018) ; l’enlèvement de Ganymède pour Miss Chief eagle Testickle ; Diane chasseresse pour Stag Hunting, (2018) – motif est, d’ailleurs, largement traité depuis l’époque moderne. Mythes cathartiques, l’artiste d’origine crie se les approprie, colonisant l’Histoire des Colons, les convoque pour, semble-t-il, non plus apaiser les passions, mais interroger les relations conflictuelles internes au Canada. Proposition pertinente d’une lecture de l’histoire de la colonisation des Amériques, particulièrement des territoires autochtones par les Européens, à l’heure où les autorités officielles du Canada reconnaissent les droits des Premières Nations, Inuits et Métis.

L’artiste dépasse, néanmoins, le degré du message pacifique puisque, finalement, l’illusion ne prend pas, quelque chose ne « colle » pas : la facture trop lisse, l’anatomie trop maîtrisée, les effets de drapé excessivement flamboyants s’éternisent en plis et contre-plis, et les personnages, las, ne croient pas eux-mêmes à leur propre rôle. Cette rupture contribue au décalage satirique inhérent à l’œuvre. Ainsi, Kent Monkman appelle-t-il le spectateur perdu dans une profonde contemplation léthargique à sortir de ses divertissantes rêveries pour « gratter » au-delà du premier vernis, au-delà de l’apparente évidence. Sans doute, l’artiste cherche-t-il à susciter le sens critique de celui qui regarde ses œuvres, l’invite-t-il à se méfier d’une version entendue de l’Histoire coloniale qui voile de sombres vérités. En parallèle de cet engagement, en faisant régulièrement intervenir dans ses travaux Miss Chief eagle Testickle, son alter ego féminin, Kent Monkman mène un autre combat. Une performance filmée, à la fin du parcours de l’exposition, témoigne du mariage symbolique de l’artiste avec le couturier Jean-Paul Gaultier, organisé au Musée des beaux-arts de Montréal en signe de soutien au mariage pour tous. Porte-parole du mouvement LGBT canadien et mondial, l’artiste produit des œuvres militantes espérant procurer à la figure féminine un rôle aussi important que celui de l’homme, dans l’art comme dans la société.

L’exposition se prolonge avec la parution de la publication bilingue éponyme qui étudie et documente largement l’œuvre de Kent Monkman.
Les œuvres de Kent Monkman, régulièrement exposées dans les grandes institutions françaises, tels le Palais de Tokyo, la maison rouge à Paris, le MAC/VAL à Vitry-sur-Seine, le MIAM à Sète, seront présentées, au cours des deux années à venir à l’occasion de la circulation au Canada d’une exposition personnelle, intitulée « Shame and Prejudice : A Story of Resilience ».

Visuels :

The Affair, 2018, Acrylique sur toile / Acrylic on canvas, 122 × 183 cm, Collection privée / Private collection, Photo : Joseph Hartman

Miss Chief Eagle Testickle, 2018, Acrylique sur toile / Acrylic on canvas, 122 × 183 cm, Collection privée / Private collection, Photo : Joseph Hartman

Miss Chief’s Wet Dream, 2018, Acrylique sur toile / Acrylic on canvas, 365,7 × 731,5 cm, Collection Donald R. Sobey, Photo : Joseph Hartman

Gordon Blackned, Amérindien Cri / Cree Native American Leurres / Lures, début XXIe siècle / early 21st century, Canada, baie JamesMélèze / Larch, 15,5 × 17 × 10 cm 21 × 37 × 24 cm Inv. 2001.2.14 et 2001.2.11 Photo: Olivier Garcin

Manasie Akpaliapik (1955) Sans titre (Oiseau en vol / Flying bird), 2003, Os de baleine fossilisé / Fossilized whale bone, 54,5 × 110,5 × 24,5 cm, Inv. 2003.5.1,

Reproduit avec la permission de / Reproduced with the permission of Upper Canada Native Art Inc, Toronto, Photo: Benoît Lapray

Infos pratiques

Cave du 38Riv’
Galerie des Ateliers d’Artistes de Belleville
LE BESCAM-Jean Baptiste

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