Architecture
La Face B de l’archi : quand les friches deviennent institutionnelles

La Face B de l’archi : quand les friches deviennent institutionnelles

25 janvier 2013 | PAR Amelie Blaustein Niddam

Hangar. Dans les années 1990 le mot en appelait aux Rave party et à la techno de Prodigy. Mais tout le monde vieillit, et tout le monde se sédentarise… même les lieux les plus alternatifs. Entre les deux Capitales du moment, Marseille et Paris, voici un petit tour d’horizon des zones détruites les plus chics.

Un Lieu de Mémoire.

Il y a de la commémoration là-dedans. Quand la Ville de Paris investit un bâtiment que l’on croyait oublié, il s’agit à la fois de lui redonner une histoire contemporaine tout en arrivant à conserver l’origine du lieu. Au fur et à mesure, il devient de plus en difficile de se souvenir de quelle était la face B de ces faces A.

Le BAL, lieu dédié à la photographie tout près de la Place de Clichy était une ancienne salle de bal à la mode dans les années folles, là, c’est triché, c’est facile. Le nom a conservé la trace. Non, l’esprit face B est plus caché que cela. Prenons le 104. Le lieu dédié à la création artistique dans le XIXe arrondissement a récemment enfin pris ses marques. Ses prolongations de théâtre qui permettent de voir le meilleur des programmations pointues, ses expositions innovantes, tel le Musée des coeurs brisés en font un lieu fréquenté par les « cultureux ». Ici, l’héritage est difficile à assumer car le 104 était jusqu’en 1997  le service municipal des pompes funèbres (SMPF). Et oui, Paris a la mémoire courte. Le lieu se raconte sur son site :   « Durant les années de pleine activité, 27 000 corbillards partaient chaque année du SMPF, 1 400 personnes y travaillaient, dont une quarantaine de femmes (…) Sur le site se trouvaient donc des bureaux, des écuries, un service d’état civil, des ateliers, une cantine, un coiffeur, un cireur, des logements pour les employés d’astreinte, des entrepôts pour les mâts et les tentures. (…) Contrairement à une idée très répandue, le SMPF n’avait pas vocation à accueillir de corps »

Le lien avec la face A se trouve dans l’égalité. Car, ce service était pensé dans l’esprit laïc. Ici, chacun avait le droit à une cérémonie, tout comme chacun peut entrer et traverser le 104 ou faire le choix de s’y arrêter pour voir un spectacle… à condition qu’il ne soit pas complet !

Un lieu militant : La Friche Belle de Mai

Pour trouver de l’action,  nous nous rendons à Marseille.  Après moult aventures depuis 1992, La Friche Belle de Mai vient de  rouvrir une nouvelle fois à l’occasion de Marseille-Provence 2013, dans une proposition qui parait pérenne. Sur l’ancien site de la Manufacture des tabacs de la Seita, cinq hectares se déploient. Il s’y niche la Tour Panorama où se trouve une exposition, « Ici, ailleurs » qui réunit 39 artistes originaires des régions méditerranéennes. Le  lieu pluriel se dote des rédactions des radios associatives Grenouille et Galère et d’un resto bobo chic, « Les grandes tables ». Alain Arnaudet, directeur de la Friche, nous apporte lors de la visite de presse sa démarche et sa vision du lieu : « la volonté  d’investir cette friche comme nouveau territoire de l’art. Faire un projet culturel pour un projet urbain ».

Dans un très beau portrait de Mathieu Poitevin réalisé par  Fred Khan en Décembre 2012 pour le site web de la Friche Belle de Mai on peut lire la relation de l’architecte avec un lieu si immense « L’expérience la plus emblématique reste bien évidemment La Friche La Belle de Mai. Dès 2001, et en totale complicité avec Patrick Bouchain, ARM a réalisé les différents «  schémas directeurs » qui ont permis à ce « territoire massif, opaque, enkysté de se réarticuler avec la ville ». L’agence a planifié la métamorphose de La Friche en s’accordant toujours la possibilité d’aller « au-delà de ce qui était initialement prévu ». Les réalisations se sont ensuite enchaînées : la Cartonnerie, le Campement, Les Grandes tables, le streetpark, la crèche et maintenant les Magasins, la tour et le Panorama. Depuis, dix ans, comme les éléments d’un puzzle, chaque réalisation vient s’inscrire dans une vision d’ensemble qui loin d’être un carcan vise à instaurer un « nouveau mode de ville ». Une logique et une cohérence qui laissent toute sa place à l’inattendu. »

Face B d’une Face A qui est une ville en pleine réappropriation de ses territoires.

 

Lieux à inventer : le J1

Le territoire, à Marseille, il est aussi maritime. C’est dans une certaine évidence que la programmation de Marseille-Provence 2013 a investi le port et en particulier le « J1″. Ce « J » auquel est  adossé un numéro se réfère à la zone d’emplacements des compagnies maritimes. Le J1 est donc un hangar brut dont le rez-de-chaussée se trouve en zone internationale où les paquebots viennent se frotter. A l’étage, un plateau de 6 000 m2 ouvert sur la Méditerranée offre des espaces d’expositions, des ateliers et un café comme la ville en manquait, à la vue plongeante dans les vagues. Dans une démarche intelligente, le lieu est dédié à la participation citoyenne. L’idée est de « Partager l’art ».

Le J1 est un lieu dont la ville manque, la Face B prête à devenir le tube, à remplacer la Face A. Avec des institutions locales comme Fotokino, installé là pour l’occasion qui  invitera chaque mois un artiste à créer une « boite à outil » permettant aux visiteurs de s’installer là, sur les tables en bois et de créer, depuis le 18 janvier, leur tatouage façon Benoît Bonnemaison-Fitte. Par ce biais, une association implantée depuis 2004 aux Réformés se voit offrir un focus fort. Le J1 fait donc dialoguer les quartiers de la ville immense. Son café permet de s’y poser au calme vue dans l’eau. Mais voilà, le J1 est éphémère, non climatisé, la chaleur imposera sa fermeture du 18 mai au 11 octobre. Il fermera définitivement ses portes le 12 janvier 2014, à moins que…la face B deviennent la Face A, comme Be bop a Lula de Gene Vincent, méga hit rock fut au départ l’obscure face b de Woman love-1956. Tout ne se passe pas toujours comme prévu…

Les lieux ont une âme, aujourd’hui, ils sont investis par la municipalité et l’état, on est loin de l’esprit squatteur. L’enjeu est de ne pas perdre le fil de la filiation. Il ne faudrait pas que la sérieuse mais alternative Radio Grenouille arrête de diffuser de la musique hors cadre, restons Face B tout de même !

 

Interview de Mathieu Poitevin

 

Une Friche est par définition un lieu à prendre en charge. Qu’avez vous souhaiter garder de l’esprit de Friche dans la Friche Belle de Mai dans l’actuelle réalisation ?
L’espace et le superflu
Faire d’une ancienne usine un lieu d’art, cela est très à la mode, mais concernant la Friche, où se nichait le Théâtre Massalia depuis le début  cela n’est pas justement une tendance. Avez vous l’impression que Belle est un précurseur ?

Un exemple oui pas un modèle et sans doute une autre façon plus sensible et plus poétique de créer de la ville
On cite souvent Berlin  comme étant le modèle du genre à l’image du  feu  Tacheles, vous êtes vous inspiré de cette ville pour penser le projet Friche ?
Non même si les deux sont des cousines éprises de liberté

Vous avez eu à penser 24 000 m², comment penser l’immensité ?
C’est comme en ski. Face à un champ immense de poudreuse vertigineux ou vous y aller petit à petit et vous vous ramassez en bas, ou vous vous engagez franchement dans la pente
Pensez vous que la Friche est la face B de Marseille : le bijoux souvent caché. Lieu de culture, lieu de création, lieu de sociabilité, quelle est la mission de la Friche ?
La friche est Marseille!
Quel est le lien avec la face A, avez vous souhaitez mettre en avant l’histoire du lieu ?
Ce sont les deux faces de la même pièce  ça va de soi non?

 

Visuels :

104 : (c) SB

Marseille : (c) ABN

 

 

 

 

Edito : La face B, là où se joue l’âme de la face A
Une face B nocturne : « Être DJ à Paris… L’envers du décor. »
Amelie Blaustein Niddam
C'est après avoir étudié le management interculturel à Sciences-Po Aix-en-Provence, et obtenu le titre de Docteur en Histoire, qu'Amélie s'est engagée au service du spectacle vivant contemporain d'abord comme chargée de diffusion puis aujourd'hui comme journaliste ( carte de presse 116715) et rédactrice en chef adjointe auprès de Toute La Culture. Son terrain de jeu est centré sur le théâtre, la danse et la performance. [email protected]

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