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Anticorps : Antoine d’Agata investit le BAL

Anticorps : Antoine d’Agata investit le BAL

24 janvier 2013 | PAR Smaranda Olcese

Antoine d’Agata déploie un vortex d’images paroxystiques qui grimpent sur les murs de la salle souterraine du BAL, prolifèrent en de multiples couches, exhalent la respiration brulante d’un monde entamé. Pris dans l’œil du cyclone, le visiteur éprouve à même son corps la violence extrême de situations innommables. Un cri muet suinte des photographies et retentit, obsessionnel, dans les espaces et nous entraine dans une expérience immersive dont nul ne peut sortir indemne.

 

Il y a déjà dix ans, l’exposition 1001 Nuits, organisée avec Christian Caujolle à la galerie Vu révélait la force singulière de ce photographe qui a fait ses classes auprès de Nan Goldin et Larry Clark à l’International Center of Photography à New York. Sa quête était déjà amorcée. La photographie s’apparente pour lui à un acte essentiel de rester vivant. Son art ménage nécessairement une place vertigineuse à l’excès : désespoir et exaltation, lucidité et ivresse des sens, intransigeance radicale envers soi même et le monde éprouvé comme une énorme béance dans laquelle il se jette à corps perdu.

Fannie Escoulen et Bernard Marcadé, commissaires de l’actuelle exposition du BAL, se sont plongés dans un flux incandescent de dizaines de milliers d’images. En deçà de la représentation, matière visuelle labourée par de violents courants d’émotion, sujette à l’implosion des sensations dans des zones inavouables et proches de l’instinct animal, la photographie d’Antoine d’Agata arrache des lambeaux vibrants de la chair du monde.

L’exposition ménage plusieurs paliers vers l’indicible. Une première salle au rez-de-chaussée est habitée par des voix de femmes – une installation vidéo dont l’image s’est évanouie sous le poids des témoignages. Des mots défilent, égrainent une parole fragile mais obstinée qui dit la stupeur de vivre dans une privation absolue de soi. Un trop plein d’images bourdonne déjà dans l’espace dépouillé, les voix s’entretissent, leur texture est riche et dense, différentes langues dessinent comme un atlas des abimes de l’humanité et de ses poches de résistance.

Au sous-sol, une installation d’une force terrible travaille la physicalité de l’espace. La violence sourde du monde regorge des murs. Les photographies se superposent, se chevauchent, dans une accumulation insensée. Frictions, collisions de différents registres – délires ardus de la nuit, constructions froides et désincarnées d’architectures carcérales ou ruines de guerre, journal intime et archives policières – nous sont donneés dans un fracas visuel abasourdissant. Les séries déclinent les nuances infimes d’un inextricable alliage de douleur, d’effroi et de désir dans des blocs opaques d’expérience où éclatent des fulgurances qui ouvrent l’accès à des nivaux essentiels d’émotion incontrôlable.

Un unique mouvement, où fusionnent la panique d’un saut dans le vide, des décharges de plaisir, la furie de vivre, fait vibrer les images d’Antoine d’Agata. Guyotat, Caravage, Pasolini, Francis Bacon ou encore Antonin Artaud font partie de sa famille élective au même titre que tous ces êtres sans nom avec lesquels il partage l’expérience du sexe et de la drogue. Le photographe tend à abandonner la caméra à d’autres mains pour entrer dans ses images. Dans une quête inassouvie de justesse, son geste éminemment politique met en acte une solidarité qui passe par la chair.

De son propre aveu, Anticorps travaille sa position dans le monde, au contact de ses aspérités, alors qu’une exposition à la galerie Filles du Calvaire, prévue pour le mois de mars, affinera une réflexion en acte sur son langage photographique.

Artiste protéiforme, Antoine d’Agata travaille actuellement à la finalisation, à partir d’images vidéo tournées au fil de ses errances, d’un objet cinématographique que sortira cette année le label Independencia.

 

photographies Antoine d’Agata, Magnum Photos, courtesy galerie Filles du Clavaire

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Smaranda Olcese

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