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This Is a Special Blackout Edition! à la Fondation Kadist

This Is a Special Blackout Edition! à la Fondation Kadist

13 décembre 2012 | PAR Smaranda Olcese

Encore quelques jours avant l’extinction des feux de l’exposition de la Fondation Kadist. Pour This Is a Special Blackout Edition! Rossella Biscotti engage un dialogue avec les collections, y puise des œuvres fortes et imagine un programme qui déborde les murs de la Fondation : toute une série des projections et rencontres, dont certaines sont accueillies par le Centre Pompidou, et une séance d’hypnose exclusive et très attendue.

 

This Is a Special Blackout Edition! – le titre de l’exposition collective qui se déroule jusqu’au 16 décembre à la Fondation Kadist a tout pour intriguer. Sa formule retentissante reprend en effet la Une du New York Times au lendemain de la célèbre pane du système électrique de juillet 1977, qui a plongé la “grosse pomme” dans l’obscurité.

Rossella Biscotti, remarquée à la dOCUMENTA 13 avec son projet Il Processo (The Trial), 2010-2012, poursuit son travail empreint de recherches documentées, nourri d’entretiens et d’enregistrements, dans le cadre d’une résidence à la Fondation Kadist. L’artiste orchestre de discrètes mais puissantes résonances entre les œuvres des collections pour une exposition rhizomathique, qui explore, sous la forme d’une subtile partition, les différents temps du blackout : l’accumulation, la tension, la rupture, l’interruption, l’expectative, l’agitation… L’exposition est tributaire, dans ces  déclinaisons mêmes, des écrits de Nanni Balestrini, avec notamment son poème Blackout*.

Ces mêmes déclinaisons sont à l’origine d’un projet de création d’une pièce sonore pour laquelle Rossella Biscotti s’associe à Tarek Atoui et pose les cadres d’une véritable expérimentation sur la durée de l’exposition. Neuf musiciens sont invités à travailler à partir d’un ensemble de règles et d’une matière sonore donnés par les artistes. Leurs créations viennent irriguer les espaces de la Fondation, matérialisent aussi d’une certaine manière les tensions à l’œuvre entre les différents travaux présentés, deviennent un excellent conducteur entre la surface en plexiglas, rendue opaque par la superposition des couleurs complémentaires, qui obstrue la vitrine et le câble de distribution de l’énergie électrique des années 20 inséré dans le réseau Kadist.

Parenthèse visible dans le réseau et l’espace d’exposition, cette pièce, qui fait partie d’une série initiée lors de la Manifesta 9 (2012) autour des questions d’énergie et de recyclage, enracine le projet dans la ville de Paris, plus particulièrement au tronçon qui reliait l’usine de production de l’électricité de Saint-Ouen au centre de distribution de Doudeauville à Montmartre.

Son air de relique, chargé d’histoire, s’accorde à l’aura des photos noir et blanc, magnétiques et désuètes, de l’archive du Studio Shehrazade (Hashem el Madani) de Saïda qu’ Akram Zaatari, artiste qui représentera le Liban à la 55ème Biennale de Venise, réunit sous l’intitulé Objects of Study/ Studio Shehrazade/ Hashem el Madani/ Studio Practices, 2006. Des bribes de vie, quotidienne ou rêvée, mises en scène à l’aide d’accessoires de studio, des passions familiales trahies par des violences portées à même le négatif, respirent discrètement dans ces clichés.

Témoins d’un autre temps, ils semblent par moments franchir leur réserve et porter un regard troublant sur l’arène ménagée au cœur de l’exposition par Dora Garcia. Lors de la dOCUMENTA 13, Die Klau Mich Show (The Steal Me Show) et Arena (2012) ont accueilli, à un rythme hebdomadaire, des performances télévisées qui visaient à retrouver l’atmosphère des débats, à travers des dispositifs et des formes de narration proches du théâtre expérimental.

Pour l’exposition à la Fondation Kadist, cet espace déborde littéralement les murs et s’épanouît à travers les projections de films : documents incandescents des temps de tension et de rupture sociale, Il festival del proletariato giovanile al Parco Lambro (1976) d’Alberto Grifi et Tahir, place de la Libération (2011) de Stefano Savona, ou encore expérimentations plastiques autour de la suspension ou l’affolement des sens. Le remarquable Prisoner’s Cinema (2008), de Melvin Moti, film en 35mm projeté lors d’une programmation parallèle au Centre Pompidou, au-delà de la fine imbrication d’une bande son au récit amplement documenté et des images subtiles, à l’aube des apparitions lumineuses, fait confiance aux puissances de la vision, au bord de l’hallucination induite par la privation totale des sens.

Hallucination encore, et plus exactement transe, écument les murs d’une deuxième salle de l’exposition à la Fondation Kadist, baignée dans la lumière pulsatile d’un projecteur 16mm, rythmé par le bruit saccadé et régulier de la pellicule qui dévoile la magnifique pièce de Joachim Koester, Tarantism. Entièrement dédiée aux états altérés de conscience, cet espace va accueillir la transmission d’un rêve préparé de Joris Lacoste, Opération Shoestring, à une Rossella Biscoti sous hypnose. Pour l’instant, pour annoncer ce projet, un discret carton, qui se rapproche de l’œuvre de Jiri Kovanda, XXX…I had arranged to meet some friends at 7:40 p.m. I decided I would arrive at the agreed spot 10 minutes early…, November, 30, 1977, texte dactylographié sur papier, donnant d’entrée de jeu un avant-gout pour un certain type de pratiques performatives liées à l’histoire des sens, matérialisées par des actions foncièrement éphémères, au seuil de la visibilité. Tino Sehgal était effectivement incontournable dans ce projet artistique et curatorial. Encore sous l’emprise des ébats paroxystiques des danseurs de Tarantism, le visiteur perd littéralement ses repères lorsqu’il est confronté à l’incongruité d’une foudroyante performance imaginée par un artiste qui met au cœur de sa pratique, radicalement immatérielle, les relations entre êtres humains. La pièce This exhibition, 2004 – falling to the floor in a trance and reciting a summary of the press statement, ardemment convoitée, se donne comme un cadeau empoisonné avec son cortège fait de trouble et d’interrogations.

Il faut saluer une exposition qui s’impose par l’intelligence et la finesse de ses choix et par la richesse des relations qui se tissent entre les œuvres qu’elle propose. Le Blackout annoncé par le titre marque un espace-temps d’une extrême densité sémantique et sensorielle.

 

photographies © Kadist

* éditions Entremonde, collection « la rupture », Genève, 2011 (1980)

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Smaranda Olcese

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