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« Zemmour contre l’histoire » : le récit du candidat à l’épreuve des faits

« Zemmour contre l’histoire » : le récit du candidat à l’épreuve des faits

15 février 2022 | PAR Blaise Campion

Dans Zemmour contre l’histoire, un collectif d’historiens a choisi de répondre dans un style accessible à une vingtaine de contre-vérités historiques énoncées par le polémiste d’extrême-droite désormais candidat à la présidentielle. Une démarche utile à quelques mois des élections, tant elle fait apparaître les obsessions et les fantasmes qui constituent l’essence de son projet politique.

À l’ère de la post-vérité et des faits alternatifs, Éric Zemmour semble pouvoir librement déformer l’histoire à sa convenance. Dans ses livres comme lors de ses interventions médiatiques, les références au passé sont omniprésentes et les attaques contre ceux qui ont fait de la recherche en histoire leur métier pleuvent : idéologues, gauchistes, déconstructeurs… Zemmour n’a pas de mot assez dur pour discréditer le travail des historiens. Ces derniers ne jouent pas à armes égales face à lui. Nettement moins médiatisés, ils sont surtout contraints de se plier à l’exigence des faits, à leur complexité, là où le candidat à la présidentielle s’en affranchit complètement pour mieux développer un récit nationaliste et identitaire. L’émotionnel contre le factuel. Mais si ses erreurs et ses mensonges prennent l’ascenseur là où la vérité prend péniblement l’escalier, plusieurs historiens entendent contribuer à la rétablir, dans un geste scientifique autant que citoyen à quelques mois des élections.

Gérard Noiriel dans Le venin dans la plume (2018) ou plus récemment Laurent Joly dans La falsification de l’histoire (janvier 2022) ont déjà inscrit le récit historique d’Éric Zemmour dans la lignée de ceux développés depuis la fin du XIXe siècle par les têtes pensantes de l’extrême-droite, notamment Édouard Drumont et Charles Maurras. Dans Zemmour contre l’histoire, un collectif de seize historiens a choisi cette fois de répondre dans le détail à une vingtaine de contre-vérités énoncées par le polémiste. Paru dans la collection « Tracts » de Gallimard, le livre a été écrit à destination du grand public (3,90 euros), dans un style vulgarisateur, clair, concis, précis. Ses soixante pages se laissent parcourir en moins d’une heure, et constituent un outil précieux pour tous ceux que le vernis de culture générale de Zemmour déstabilise et qui cherchent une source fiable pour appréhender le passé dans sa complexité.

Les dates et les assertions s’enchainent au fil du livre, du prétendu oubli de Clovis organisé sciemment pour mieux effacer l’identité française (502), à la cabale politique dont aurait été victime Maurice Papon lors de son procès (1997-1998). L’anachronisme est permanent chez Zemmour, qui projette sur le passé ses obsessions présentes : la Révolution française est un complot, Dreyfus est coupable, les mutins de 1917 voulaient combattre… Le massacre de la Saint-Barthélemy (1572) est décrit sous sa plume comme une réaction légitime face au « fondamentalisme huguenot », et le siège de La Rochelle (1628) un exemple à suivre face aux « La Rochelle islamiques qui s’édifient sur tout le territoire ». Difficile de ne pas y voir une forme de légitimation, voire d’appel aux violences contre les musulmans. Deux sujets dominent par ailleurs le récit zemmourien, Vichy et la guerre d’Algérie, qui font ici l’objet de sept articles éclairants.

Ce qui se dégage du livre, à travers l’exposition des falsifications de l’histoire entreprises par Éric Zemmour, c’est en définitive l’essence même de son projet politique : le fantasme d’un pouvoir autoritaire, violent, dirigé contre des boucs-émissaires, des « ennemis de l’intérieur », au nom de la défense de l’identité nationale. La démarche de ce collectif d’historiens n’en est que plus utile. Elle contraste avec la prudence habituelle de la profession, pour mieux rappeler que si la recherche historique laisse effectivement place à des débats interprétatifs, elle est capable d’établir des faits « de façon définitive ». N’en déplaise aux faussaires.

Zemmour contre l’histoire, collection « Tracts (n°34) », Gallimard, 2022, 64 p. – 3,90 €

Auteurs : Alya Aglan – Florian Besson – Jean-Luc Chappey – Vincent Denis – Jérémie Foa – Claude Gauvard – Laurent Joly – Guillaume Lancereau – Mathilde Larrère – André Loez – Gérard Noiriel – Nicolas Offenstadt – Philippe Oriol – Catherine Rideau-Kikuchi – Virginie Sansico – Sylvie Thénault.

© Gallimard – couverture du livre

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