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Voltaire et Charlie: Le couple improbable

Voltaire et Charlie: Le couple improbable

21 janvier 2015 | PAR Alice Dubois

Il y a quelques jours, en réaction aux tragiques événements qui ont secoué la France, Nadine Morano affirmait sans ciller à l’antenne de France Info qu’elle avait bien évidemment « L’esprit voltairien ». Mais de quel Voltaire parlait-elle exactement ? Car si Voltaire est depuis le 7 janvier 2015 et le massacre à Charlie Hebdo devenu l’icône de la liberté de pensée et de la tolérance, c’est, semblerait-il, une incroyable méprise. 

Voltaire

On a vu son portrait trôner Place de la République à Paris, son Traité sur la tolérance arraché dans toutes les librairies de France. Dans les médias, chacun a trouvé le ton juste pour clamer haut et fort le fameux « Je désapprouve ce que vous dites mais je me battrai pour que vous ayez le droit de le dire. » Tout à coup, le philosophe éclairé du XVIIIème siècle s’est vu associé à la lutte pour la liberté face à l’obscurantisme religieux le plus barbare. Voltaire devenait Charlie. Comme plusieurs millions de Français. Un raccourci un peu raide.

 

Traité sur la tolérance: virulent pamphlet contre l’Eglise catholique 

Rappelons les faits. C’est en 1763 que paraît Traité sur la tolérance. L’ouvrage est une réponse intellectuelle à la condamnation d’un certain Jean Calas, patriarche protestant, accusé d’avoir assassiné son fils converti au catholicisme. Alors que les passions se déchaînent, Voltaire s’élève contre l’abomination mais sans succès. Calas sera torturé puis brulé vif.

Si ce texte confère à son auteur le statut de philosophe engagé, il est avant tout un pamphlet contre l’Eglise. Au-delà de l’affaire Calas, c’est la dénonciation virulente de la religion chrétienne, et plus particulièrement de la religion catholique qui obsède Voltaire. Il s’indigne contre la violence barbare de l’Eglise, ses exactions à l’encontre des protestants dont il n’hésite pas à énumérer l’horreur, son goût du stupre et du luxe. Une dénonciation chère aux Lumières. C’est là le thème central de l’ouvrage, bien plus que la tolérance religieuse.

Par ailleurs, comment ce livre, bien éloigné de l’Islam est devenu quelques siècles après sa parution, le symbole de la lutte contre l’islamisme intégriste? Car il y avait bien de cela dans les récentes marches républicaines. Il était bien plus question d’une bataille contre l’obscurantisme que d’un défilé pour la tolérance religieuse. Une belle pirouette. Et un choix d’étendard surprenant dans un pays où la pièce Le Fanatisme ou Mahomet le prophète paru en 1736 a disparu de toutes les librairies et des livres scolaires. Voltaire oui, mais à la carte.

Ce qui est sur, c’est que réduire Voltaire et son oeuvre à ce texte court serait un peu comme dire « Je suis Charlie » en oubliant volontairement de dire « Je suis Juif » ou « Je suis Musulman ». Car si on gratte un peu sous la couche de vernis, on y trouve un discours bien moins tolérant et éclairé que la postérité a soigneusement effacé.

 

Femmes, juifs, musulmans et homosexuels: même combat !

En effet, porter aux nues Traité sur la tolérance, c’est bien vite oublier les autres écrits de Voltaire. Car si pour certains le philosophe est le symbole français de la liberté de pensée, d’autres l’accusent d’être un redoutable raciste, misogyne, homophobe et antisémite.

Difficile de trouver dans les traductions d’aujourd’hui l’intégralité des textes originaux. Mais les anciennes éditions nous éclairent encore. Dès 1734 et son Traité sur la métaphysique, Voltaire ne mâche pas ses mots qui, même replacés dans le contexte de l’époque, ne perdent rien de leur signification profonde. Car si ses défenseurs avancent l’argument de la contextualité comme excuse infaillible à ce discours, ils refusent de voir tous ceux qui, à la même époque, pensaient autrement. Ainsi Voltaire écrit « Enfin je vois des hommes qui me paraissent supérieurs à ces nègres, comme ces nègres le sont aux singes, et comme les singes le sont aux huîtres et aux autres animaux de cette espèce. »

Un point de vue que l’on retrouve plus tard dans Essai sur les moeurs et l’esprit des Nations, ouvrage phare des Lumières et publié en 1756. Oeuvre colossale, cet essai se veut notamment une sorte d’encyclopédie des peuples à travers l’histoire du monde, des premiers hommes au XVIème siècle. En 174 chapitres, Voltaire se fait ethnographe et observe, raconte et analyse les peuples et coutumes du monde. Voilà ce qu’il dit: « Nous n’achetons des esclaves domestiques que chez les Nègres; on nous reproche ce commerce. Un peuple qui trafique de ses enfants est encore plus condamnable que l’acheteur. Ce négoce démontre notre supériorité.; celui qui se donne un maître était né pour en avoir »  (Edition de 1805).

Sur le peuple juif, viscéralement attaqué dans plusieurs de ses oeuvres, il écrit: « Nous ne croirions pas qu’un peuple si abominable (les Juifs) eut pu exister sur la terre. Mais comme cette nation elle-même nous rapporte tous ses faits dans ses livres saints, il faut la croire. » Car rappelons que la haine du catholicisme si chère à Voltaire prend sa source dans la haine de la religion juive qu’elle prolonge.

En 1765, son Dictionnaire philosophique est tout aussi radical. Les chapitres « Femmes » et « Juifs » n’ont pas grand chose à envier aux livres actuels d’Eric Zemmour. Des points sensibles qui n’apparaissent plus dans les versions actuelles. Une disparition qui en dit aussi long que les textes eux-mêmes. Voilà ce que l’on pouvait notamment y lire: « Vous ne trouverez en eux qu’un peuple ignorant et barbare, qui joint depuis longtemps la plus sordide avarice à la plus détestable superstition et à la plus invincible haine pour tous les peuples qui les tolèrent et qui les enrichissent », ou encore « Il n’est pas étonnant qu’en tout pays l’homme se soit rendu le maitre de la femme, tout étant fondé sur la force. Il a d’ordinaire beaucoup de supériorité par celle du corps et même de l’esprit » (Edition de 1817).

D’ailleurs, son point de vue sur les juifs est même là où on ne l’attend pas. Dans le chapitre « Anthropophage » par exemple où il écrit: « Et en effet, pourquoi les Juifs n’auraient-ils pas été anthropophages ? C’eût été la seule chose qui eût manqué au peuple de Dieu pour être le plus abominable peuple de la terre. » Et des affirmations comme celle-ci, il y en a beaucoup.  Il est admis que Voltaire, à travers la religion juive et aussi d’ailleurs à travers la religion musulmane, le meilleur exemple étant la pièce extrêmement virulente Le Fanatisme ou Mahomet le prophète, ne s’attaquait qu’à son seul et unique ennemi: la religion catholique. Ces détours grossiers n’ayant pour but que d’échapper aux foudres de l’Eglise. Il n’en reste pas moins que le philosophe, polémiste malin, faisait feu de tous bois et déchargeait sa haine sans compter.

Au sujet de l’homosexualité masculine, difficile de clamer son innocence. Evoquant « l’amour socratique », Voltaire s’indigne: « On sait assez que cette méprise de la nature est beaucoup plus commune dans les climats doux que dans les glaces du Septentrion, parce que le sang y est plus allumé et l’occasion plus fréquente ; aussi, ce qui ne paraît qu’une faiblesse dans le jeune Alcibiade, est une abomination dégoûtante dans un matelot hollandois et dans un vivandier moscovite. »

Bref, là n’est pas de répertorier les affirmations voltairiennes de ce type. Mais le concept de tolérance est à manier avec précaution quand on parle d’un homme qui, loin des idées du peuple, défendait farouchement le Despotisme, tout aussi eclairé fut-il et qui n’hésita pas à utiliser les fameuses lettres de cachet pour faire emprisonner sa propre voisine jugée trop bruyante. Soulignons aussi la finalité des groupes extrêmes actuels qui pululent ici et là et qui se revendiquent de cet esprit voltairien pour affirmer sans conteste que oui, Voltaire n’était pas seulement celui qui trône aujourd’hui fièrement dans les manuels scolaires.

 

En 2015, voilà où les Français, meurtris, trouvent du réconfort et se rassurent : « Oui, la France est bien de tradition tolérante et les Lumières sont là pour nous le rappeler ». Une position très contestable. Choisir Voltaire comme icône de la tolérance et de la liberté n’est finalement qu’un symptôme de l’inculture française des jeunes générations. Inculture organisée qui coupe dans les livres et épure les manuels scolaires. Et quand Voltaire pleure Charlie, le raccourci idéologique qui ne tient pas compte des grands paradoxes du discours voltairien nous saute aux yeux. Finalement, aux côtés du Président Hongrois Viktor Orban, du couple royal de Jordanie et de tant d’autres tout aussi étrangers à l’esprit du journal satirique, on se dit que oui, pourquoi pas, Voltaire avait lui aussi sa place dans cette grande mascarade.

 

Crédit photo ©Le Petit Bleu

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Alice Dubois
Alice a suivi une formation d’historienne et obtenu sa maitrise d'histoire contemporaine à l'université d'Avignon. Parallèlement, elle est élève-comédienne au Conservatoire régional d'art dramatique de la ville. Elle renonce à son DESS de Management interculturel et médiation religieuse à l'IEP d'Aix en Provence et monte à Paris en 2004 pour fonder sa propre compagnie. Intermittente du spectacle, elle navigue entre ses activités de comédienne, ses travaux d'écriture personnels et ses chroniques culturelles pour différents webmagazines. Actuellement, elle travaille sur un projet rock-folk avec son compagnon. Elle rejoint la rédaction de TLC en septembre 2012. Elle écrit pour plusieurs rubriques mais essentiellement sur la Littérature.

One thought on “Voltaire et Charlie: Le couple improbable”

Commentaire(s)

  • Ulrich Dumont

    Le raccourci n’est-il pas plutôt dans votre commentaire, et l’amalgame qu’il pourrait bien faire ? Relisons vos propos, pour éviter d’aller trop vite : « Si ce texte [Traité sur la tolérance] confère à son auteur le statut de philosophe engagé, il est avant tout un pamphlet contre l’Eglise. Au-delà de l’affaire Calas, c’est la dénonciation virulente de la religion chrétienne, et plus particulièrement de la religion catholique qui obsède Voltaire. Il s’indigne contre la violence barbare de l’Eglise, ses exactions à l’encontre des protestants dont il n’hésite pas à énumérer l’horreur, son goût du stupre et du luxe. Une dénonciation chère aux Lumières. C’est là le thème central de l’ouvrage, bien plus que la tolérance religieuse. » Vous avez raison, Voltaire dénonce bel et bien les abus et « la violence barbare de l’Eglise » ; en revanche, il ne dénonce pas la foi sincère de chrétiens appliquant les préceptes de l’Evangile dans l’amour du prochain ou dans la charité. Ce même Voltaire a parfois encensé le Christ, dont il vante la bienfaisance : dans ses « Discours en vers sur l’Homme » par exemple. Ce que Voltaire poursuivait de son ironie mordante, c’était le fanatisme, qu’il soit chrétien, juif, musulman ou autre. D’où le retour à Voltaire que certains de nos contemporains opèrent aujourd’hui, car l’attentat contre Charlie Hebdo a été fomenté par des fanatiques religieux. Mais là où s’arrête le rapprochement entre Voltaire et « Charlie », c’est que Voltaire écrivait contre le fanatisme minoritaire de gens appartenant alors à la religion majoritaire (quasiment la seule autorisée) de son pays (la France était alors une monarchie de droit divin et par conséquent théocratique), alors que les attentats récents émanent d’une frange minoritaire d’une religion également minoritaire en France aujourd’hui ; c’est pourquoi le « Traité sur la Tolérance » est complexe à comprendre pour nous aujourd’hui : son écriture s’inscrivait contre l’intolérance religieuse qui était alors la norme (inscrite dans la loi), notamment envers les protestants, depuis la Révocation de l’Edit de Nantes…

    janvier 21, 2015 at 18 h 58 min

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